Le drapeau olympique et le drapeau russe
Le drapeau olympique et le drapeau russe | AFP

Dopage en Russie : À sanction inédite, conséquences historiques ?

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Alors que l’Agence mondiale antidopage (AMA) pourrait décider prochainement d’exclure la Russie de toutes les grandes compétitions internationales, cette sanction inédite suscite de nombreuses interrogations. Jeux Olympiques, Championnats et Coupes du monde, Ligue des Champions… Jusqu’où pourraient s’étendre ces interdictions ? Eléments de réponses.

"Nous nous plongeons dans une nouvelle crise antidopage pour quatre années supplémentaires. C’est la réalité" a tristement reconnu Iouri Ganous, patron de l’agence russe antidopage (Rusada), qui s’attend à recevoir à court terme de nouvelles sanctions émanant de l’Agence mondiale antidopage (AMA). C’est en tout cas ce qui semble le plus logique au vue de la double recommandation faite par le Comité de révision de la conformité (CRC) à l’AMA ce week-end. L’organisme interne a dans un premier temps conseillé à son agence de déclarer la Rusada non conforme pour avoir falsifié des données, avant de préconiser une nouvelle sanction pour la Russie : l’exclusion pure et simple de toutes les grandes compétitions internationales pour les quatre prochaines années.

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Une sanction extrêmement lourde et un camouflet de plus pour le mauvais élève de l’antidopage, déjà suspendu des compétitions internationales en athlétisme (depuis 2015). "La chute est sévère. La Russie paye une politique du dopage ancrée dans le pays depuis quarante ans" reconnaît Christophe Brissonneau, sociologue spécialisé dans les questions de dopage, "Tant qu’on ne change pas le système mis en place par Vladimir Poutine, je ne vois pas pourquoi les choses changeraient. Aujourd’hui, rien ne permet de croire que ces sanctions vont obliger les Russes à arrêter de se doper" poursuit-il.

Quelles compétitions concernées ?

Le constat est sévère mais bien réel. Voilà plus de six ans que la Russie est engluée dans une affaire de dopage d’Etat. Les sanctions précédentes n’y ont rien fait, le sport russe reste aujourd’hui gangrené par des manipulations et falsifications en tout genre. Le rapport du CRC l’a démontré, et la récente suspension du patron de la fédération d’athlétisme pour "obstruction à une enquête" l’a confirmé. Dans ce contexte si particulier, la décision que prendra l’Agence mondiale antidopage le 9 décembre pourrait être historiquement inédite. Suspendre la Russie de toutes les compétitions internationales pendant 4 ans serait une première. Mais avec quelles conséquences ?

Dans son communiqué publié ce lundi, l’AMA stipule que son comité de révision lui préconise une sanction privant les représentants officiels du gouvernement russe des manifestations suivantes : "Jeux Olympiques (été et hiver), Jeux Paralympiques (été et hiver), Jeux Olympiques de la Jeunesse, tout Championnat du monde organisé par un signataire et tout autre compétition d’une instance majeure organisatrice". Si le champ d’application de cette mesure semble clair concernant les JO, il l’est bien moins pour le reste. Concrètement, de quelles compétitions la Russie sera-t-elle exclue ? Peut-on imaginer un Daniil Medvedev obligé de disputer ses matches de tennis sous bannière neutre ou encore un Zenith Saint-Pétersbourg contraint de jouer tous ses matches de Ligue des Champions à l’extérieur ? Les interrogations sont nombreuses.

"Si le Comité exécutif de l’AMA venait à suivre les recommandations du CRC, la sanction de l’AMA serait multisport et concernerait potentiellement tous les sports olympiques" explique Simon Le Reste, avocat et docteur en droit du sport, "Il n’y a pas de distinction. Cela toucherait à priori un certain nombre d’événements majeurs. Mais les textes sont récents. Cette très lourde sanction n’a pour l’instant jamais été appliquée. On peut donc imaginer des répercussions inédites" poursuit-il.

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En effet, les sanctions recommandées par l’AMA sont prévues par le standard international du Code mondial antidopage, un nouveau texte établi à la suite du scandale russe. "Il faut un fondement. Les sanctions ne viennent pas de nulle part" poursuit Me Le Reste, " Outre les interdictions pour les JO et les Jeux Paralympiques, une éventuelle interdiction de la Russie pourra s’étendre à tout championnat du monde et à un certain nombre de compétitions sportives qu’il conviendra de spécifier. Cette interdiction ne concernerait pas les événements sportifs autonomes du mouvement olympique, à l’instar des tournois ATP, de la NBA ou encore la Formule 1. Il s’agit de circuits professionnels hors fédération qui ne sont pas tenus d’appliquer strictement les règles des fédérations. Le pouvoir de sanction de l’AMA ne peut donc pas les affecter directement".

"Une sanction qui vise d’abord le pays"

Si l’AMA souhaite exclure la Russie de "toutes les grandes compétitions internationales", il lui sera vraisemblablement plus difficile d’agir au-delà d’un certain seuil. L’agence aura tout de même la possibilité d’interdire directement aux sportifs l’accès à certaines compétitions alors que jusqu’à présent, ce sont les fédérations internationales qui prenaient cette décision. En 2016 par exemple, c’est la fédération d’athlétisme qui a autorisé ses athlètes à concourir sous bannière neutre. Avec la nouvelle législation, elle ne sera plus la seule décisionnaire.

Pour Simon Le Reste, "les recommandations du comité de révision de la conformité montrent que c’est d’abord la Russie qui est visée par ces sanctions, plus que les athlètes. Les sanctions à l’égard des athlètes sont relativement limitées et souples, dans la mesure où ils pourront toujours participer aux compétions sous certaines conditions, alors que les sanctions à l’égard de la Russie et ses représentants sont très lourdes en termes d’image". En effet, dans son communiqué, l’AMA prévoit également de sanctionner la Russie dans l’organisation d’événements sportifs, ce qui a laissé planer le doute durant 24 heures quant à l’éventualité de voir Saint-Pétersbourg se retirer de la liste villes hôtes de l’Euro 2020 de football. Zone d’ombre aussitôt éclaircie par l’AMA, qui a précisé que la compétition ne serait pas impactée. "L’Euro n’est pas un "Major Event" et ça n’est pas un championnat du monde" s’est justifié un responsable de la CRC.

"L’UEFA et la FIFA sont de toute façon plus puissantes que le CIO. Ils bénéficient d’une plus grande liberté donc à mon sens, le comité olympique aura du mal à leur imposer des sanctions", continue Me Le Reste. De la même façon, on imagine mal l’UEFA exclure des équipes russes de la Ligue des Champions. Le foot est si puissant qu’il préserve une certaine autonomie par rapport au CIO, ce que n’ont pas forcément les plus petites fédérations, comme le judo, l’escrime".

Présentation du logo de la ville de Saint-Petersbourg en vue de l'Euro 2020
Présentation du logo de la ville de Saint-Petersbourg en vue de l'Euro 2020 © Alexei Danichev / Sputnik

Si aucune décision n’a pour l’instant été prise, les premiers éléments de l’enquête conjugués à la réaction rapide de l’AMA sur le sujet Euro 2020 montrent que tout n’est pas encore clairement défini dans cette sanction inédite. La Russie garde la possibilité de faire appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) et les athlètes dits "propres" pourront concourir sous une bannière neutre. Le sauteur en hauteur russe Danil Lysenko avait pu le faire en 2016, avant d’être sanctionné pour manquements à des contrôles antidopage, et d’emmener avec lui toute la tête de l’athlétisme russe.

Avec ces sanctions, "la Russie ne fait aujourd'hui plus partie des nations les plus importantes par rapport aux moyens qu'elle a mis en place dans le passé" admet Christophe Brissonneau "On parle de sport-power car le sport est un moyen pour Poutine de faire briller son pays. Les Russes ont toujours fonctionné avec le dopage pour faire du sport de haut niveau mais n'ont plus l'influence qu'ils avaient auparavant. Les sanctions font mal au pays, mais ne contribuent pas à faire changer profondément le système", poursuit-il. L'AMA décidera de la prochaine sanction le 9 décembre prochain à Paris. 

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