Le Hongrois Stefano Varjas
Le Hongrois Stefano Varjas | DR

Stefano Varjas, docteur ès moteur

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Quand on parle moteur dans le cyclisme, un nom ressurgit à chaque fois : Stefano Varjas. Référence dans le peloton, le "Dr Watt" hongrois confirme les nombreux doutes qui existent sur la fiabilité des contrôles de l'UCI. Eclairage sur un ancien homme de l'ombre.

Depuis 10 kilomètres que je suis en apnée, j’ai l’impression de perdre ce qu’il me reste de lucidité. On m’avait prévu que les pentes du col du Granon étaient terribles. Bah c’est pire. Et voilà qu’un homme, bien plus vieux que mon grand-père, me double sans effort. Je prends un coup au moral mais je m’accroche dans sa roue. Pas trop longtemps. Juste le temps de sentir mes cuisses inondées d’acide lactique se désolidariser de mon corps. Moi qui pensais tenir la forme de ma vie… Par quel miracle cet homme d’un autre âge monte-t-il aussi vite les cols ? Ok ce n’est pas la première fois qu’un retraité me colle une pile sur la route mais arrivé au sommet, j’ai vite compris en voyant sa batterie en forme de bidon accroché à son cadre. L’honneur est sauf… Depuis quelques années, l’assistance électrique est passée dans les mœurs comme le cale-pied ou les freins à disque. Sur le marché du cycle, ce nouveau segment se porte même à merveille. Motoriser les cyclistes, Stefano Varjas en a fait son fonds de commerce. Le Hongrois en est même devenu la figure de proue, l’incontournable monsieur Watt des cyclos. Après des études en faculté de physique à Budapest, notre homme s’est mis en tête de fournir une assistance aux mutilés de guerre de l’ex-Yougoslavie qui étaient nombreux à s’être réfugiés en Hongrie. Ce virage va lui donner une longueur d’avance.

Lance Armstrong le premier ?

On est au milieu des années 90, en plein âge d’or de l’EPO. Encore indétectable au contrôle anti-dopage, l’hormone à destination de personnes souffrant de maladies rénales ou des cancéreux devient vite la coqueluche du peloton des cyclistes professionnels. Ce n’est qu’à partir du moment ou l’étau se resserre que le dopage mécanique sort des garage. Et Stefano Varjas avec. Ancien coureur, principalement sur le territoire italien, il est au contact des « légendes » de la préparation, le sulfureux Dr.Ferrari et ses disciples. Un milieu où la triche est la règle. De fil en bobine, Varjas fait étalage de ses connaissances et de ses préparations sur les assistances électriques. Le système est grossier mais il fait du bruit dans le milieu. Selon une enquête du magazine « 60 minutes » de CBS, le Hongrois vend en 1998 son moteur et son utilisation exclusive pendant dix ans à un coureur (via un intermédiaire) pour deux millions de dollars. La chaîne américaine a tenté de prouver que c’était pour Lance Armstrong mais sans pouvoir apporter de preuves suffisantes pour établir la vérité. Aucun vélo n’a malheureusement été placé au congélo pour une étude a posteriori… Sauf à retrouver trace de la transaction et son origine, la suspicion ne s’arrêtera jamais sur cette période.

Vidéo: L'enquête de Stade 2

On gagne à coup sûr

La raison du succès est simple. C’est Varjas lui-même qui nous la donne. « Ce système garantit la performance », assure-t-il dans un entretien accordé à Thierry Vildary pour Stade 2. « On n’est pas dans le « demain je vais peut-être gagner ». Si la concurrence n’est pas forte vous allez gagner et on trouvera des résultats bizarres comme c’est arrivé récemment. Si vous avez la bonne connexion et la bonne protection, vous ferez ce que vous voulez. C’est vraiment difficile de se battre contre cette technologie. La performance est supérieure à celle que peut produire un humain normal. » A la fin de l’ère Amrstrong, le Hongrois peut proposer librement ses produits. Et ce qui se passait en sous-main il y a quelques années est devenu transparent. Varjas a aujourd’hui pignon sur rue avec une boutique et des produits en vente libre. En effet, rien n’interdit la pratique du vélo avec assistance électrique. Sauf en course évidemment. « Je n’ai pas de pro parmi mes clients », se défend-t-il. « J’ai une enseigne avec des produits légaux. Tout le monde peut acheter, ce n’est pas illégal. Ça dépend seulement du budget que vous avez. » C’est quand notre confrère lui demande s’il a des doutes sur ses clients que tout se trouble. « Quand un petit gars vient me commander un vélo XL et qu’il me dit que c’est pour lui, je ne suis pas dupe, répond-il. Chacun vient avec ses raisons. Je ne suis pas de la police, si quelqu’un vient et me paye, pourquoi je refuserais de l’équiper. C’est en vente libre. Je ne me bats pas contre les autorités. J’ai dévoilé mon système et je ne fais pas de vente au black. »

Les plus grands s’équipent chez lui

Son dernier bébé, c’est l’Epowers qui développe en version client 330 watts (lire le test de Acheteur cycliste et Top Vélo). Mais Stefano Varjas fait aussi dans le sur-mesure pour des anciennes gloires comme Eddy Merckx et Greg LeMond ou des personnes fortunées dans les Emirats du Golf. Et dans le peloton actuel ? « Je ne peux accuser personne », prévient-il d’emblée « mais si on regarde les ascensions, la seule chose qu’on peut faire, c’est de demander à des experts si ces performances sont réalisables sur le plan humain. Le problème quand un résultat nous semble anormal, c’est qu’on n’a jamais tous les paramètres. C’est aux coureurs de nous expliquer comment ils ont fait. » Pour lui, c’est désormais impossible de retrouver l’effet mobylette chez certains cyclistes. La technologie a encore avancé. Soit elle fonctionne avec du couple, sans à-coup, soit elle s’est déplacé dans les roues. « Si on utilise des moteurs dans les roues, il n’y a pas besoin d’une grande fréquence de pédalage, explique-t-il. C’est seulement le cas quand on a un système relié au pédalier. » A sa connaissance, aucune équipe n’a instauré de fraude massive, ce serait plutôt le cas de tricheurs individuels. Un dopage mécanique rendu facile par la multitude des moteurs disponibles sur le marché. « C’est devenu commun. On en trouve partout si on cherche. On peut même en bricoler soi-même. Ce que j’ai fait dans mon garage, d’autres peuvent le faire. Avec un peu d’argent et de technologie, c’est sûr qu’on peut, y compris des systèmes plus sophistiquées. C’est la compétition et ce n’est pas la fin. »

Et les contrôles dans tout cela ?

Depuis plus d’un an et la présentation de ses tablettes, l’UCI assure avoir banni les moteurs du peloton grâce à ses contrôles. Vraiment ? Après le test effectué par Thierry Vildary (dans Stade 2 dimanche), on peut désormais sérieusement en douter. « Cela confirme tout ce que j’ai pu dire depuis que la tablette a vu le jour », confirme Varjas qui estime que « ce type de contrôle n’est pas opérationnel pour réaliser une inspection sérieuse des vélos ». En cause le matériel et surtout l’application. « Quand on m’a demandé mon avis à l’UCI, j’ai toujours dit que cet outil pouvait être manipulé et faire apparaître de faux résultats, ajoute-t-il. Ce n’est pas un protocole fiable pour faire des inspections. Pour l’opinion publique c’est bien mais ça reste un écran de fumée. Si on veut vraiment endiguer ce problème, il faut changer de méthodologie. Il en existe plusieurs. Il faut demander à l’UCI pourquoi ils ne les utilisent pas. » Varjas affirme que l’UCI l’a rémunéré pour rester « tranquille », « qu’il arrête de causer et de vendre ses systèmes motorisés ». Visiblement, le contrat a été rompu.

Sources et entretien : Thierry Vildary