Julien Plaisant, junior 2e année dans l'équipe d'Auber 93
Julien Plaisant, junior 2e année dans l'équipe d'Auber 93 | Manon David

Endurer dans la durée : Roulez Jeunesse (1/3)

Publié le , modifié le

Le cyclisme est sans doute l’un des sports qui réclament le plus de ressources physiques et mentales sur le long terme. Premier volet de notre enquête "Endurer dans la durée" : Julien Plaisant, 17 ans, junior 2e année au club Auber93

La pluie est fine mais glacée. Peu avant neuf heures du matin, la température n’excède pas les cinq degrés. À Coubron (93), aux portes de la forêt de Bondy, ils sont néanmoins une quinzaine de cyclistes à s’être regroupés ce dimanche. Encore à l’arrêt sur leur vélo, les coureurs ont presque tous revêtu le même maillot bleu, floqué du nom d’Auber 93. Au milieu, Christophe Piry, directeur sportif de la section juniors du club, détaille aux adolescents la séance à venir. “Aujourd’hui, on va pédaler quatre heures, soit 120 kilomètres environ. Partez à une allure tranquille, puis on passera à un exercice d’intensité.” La motivation ne semble pas unanimement partagée. Qu’importe : le groupe s’engage, suivi par la voiture de l’entraîneur.

Parmi les coureurs, Julien Plaisant ne sort pas du lot. Issu du “millésime” 2000, comme la plupart de ses compagnons de route, le jeune homme est scolarisé au Pôle Espoirs de Châtenay-Malabry. À 17 ans, son corps n’est pas tout à fait formé. On y distingue tout de même des “prédispositions”, comme le dit son coach. “Aujourd’hui, on sait déjà quel profil de coureur il aura, commente Christophe Piry. Julien ressemble plutôt à un grimpeur.” Le jeune homme le concède lui-même : il n’a “pas les cuisses” pour être un sprinteur. Certains, comme Bryan Coquard, sprinteur au petit gabarit, changent la donne. Mais pour Julien, la nature a choisi : assez maigre, il pourrait exceller en montagne. Pas de quoi l’empêcher, néanmoins, de montrer son aisance à l’entraînement dans une des premières séances de l’année, sur les routes plates de la région parisienne.

Endurer dans la durée : Roulez Jeunesse (1/3)
© Manon David

Les 120 kilomètres prévus au départ deviennent finalement 135. À mi-chemin, les jeunes cyclistes font face aux premières difficultés de la saison : les exercices d’intensité. “À ce moment de l’année, la majeure partie du travail de fond est déjà effectuée, explique Bastien Berthier, entraîneur. Ici, on travaille en relais. On bosse la technique et la façon de pédaler, à allure élevée.” La vitesse passe en effet de 30km/h à près de 45 km/h pour les meilleurs. Très vite, Julien se départit de son aisance. Comme ses compagnons, il devient rouge écarlate. Certains décrochent : lui s’accroche, tant bien que mal, durant les trois allers-retours à toute vitesse qui composent l’exercice. Le repos qui entrecoupe la séance en est à peine un : enjoints par leur coach à répéter les efforts, certains maugréent. “Il faut qu’on se repose, on était à 175 pulsations par minute !

Pas question pourtant de s’arrêter. Si, après l’exercice, Julien et les autres coureurs sont épuisés, il reste près de 80 kilomètres à parcourir pour rentrer. Le retour ressemble à une épreuve. Le groupe se dilate de plus en plus, et abandonne un premier camarade derrière. Compréhensible : à 16 ou 17 ans, les jeunes passent des catégories cadets à juniors. Les distances de course évoluent de 80 à 130 kilomètres. “Là, ils s’en sortent surtout au courage, évoque Christophe Piry. Les juniors première année doivent encore être formés.” Julien a connu ça l’année passée : il la décrit comme le moment “le plus difficile” de sa jeune carrière. Un an plus tard, son corps s’est habitué et transformé : “J’ai pris de la cuisse, et des mollets, surtout.” Mais lors des nombreuses côtes qui parsèment le parcours, où lorsque les vélos rencontrent des pavés sur le trajet, sa souffrance s’étale au grand jour. “Ils se battent avec leur vélo, commente Bastien Berthier. Leur buste bouge plus, ils ne sont plus aussi souples qu’avant. On voit que ça pique dans les jambes.”

Endurer dans la durée : Roulez Jeunesse (1/3)
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Vie de moine

S’entraîner, se battre, mais pour quel résultat ? Selon Christophe Piry, parmi les quinze jeunes coureurs d’Auber 93, un seul deviendra professionnel. Tous ont pourtant l’ambition de le devenir. “Aujourd’hui, la plupart n’ont que le vélo”, explique le coach. Tous adoptent, selon l’expression consacrée, une “vie de moine” pour se mettre dans les meilleures conditions avant les premières compétitions, au mois de février. Régime alimentaire strict, sommeil à 22h, siestes actives de 20 minutes après l’entraînement : tout est mis en oeuvre pour favoriser la récupération de ces jeunes organismes. Mais la jeunesse se passe aussi dans la tête, principal obstacle : “Si demain, une copine rentre dans leur vie, s’ils goûtent à la fête, tout peut changer. Dans le cyclisme, il n’y a pas de troisième mi-temps”, avertit le directeur sportif des juniors. Julien, élève de terminale ES et placé en internat, avoue pourtant contourner les interdictions : “J’adapte mon planning. Si je dois sortir en soirée, je le ferai plutôt le vendredi… Mais je ne sors pas pendant la saison !

Les entraîneurs d’Auber 93 adoptent tout de même une relation privilégiée avec leurs poulains. La plupart sont scolarisés dans des Pôles Espoir. Ils s’entraînent en semaine avec un entraîneur personnel, et sont censés rentrer le contenu de leurs entraînements dans une application accessible par Christophe Piry. Fliqués, les jeunes cyclistes ? Pour leur bien, rétorque le dirigeant : “S’ils ne sont pas bien physiquement pour les premières courses, on les perd mentalement pour le reste de la saison.” Certains, comme Julien, bénéficient même de l’apport d’une coach mentale, dès 17 ans. Le jeune homme l’utilise pour soigner son appréhension dans le peloton. “Julien ne sait pas “frotter”, c’est-à-dire qu’il a peur dans le peloton, quand il y a du monde autour, détaille le directeur sportif d’Auber 93. Il a peur de tomber. Et quand on a peur, on ne peut pas faire grand chose en course.”

Endurer dans la durée : Roulez Jeunesse (1/3)
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D’autant que le cyclisme est avant tout un sport de confrontation. Dans l’une des dernières côtes, les jeunes coureurs, malgré la fatigue, se tirent la bourre. Une attitude “normale” à l’entraînement, pour Christophe Piry. Mais au coeur du peloton à 17 ans, en course, envisage-t-on déjà la triche pour surpasser les autres ? Pour Michel Rieu, ancien professeur de médecine et président de l’université virtuelle de médecine du sport, “quand vous voulez faire votre métier du sport, c’est une suite de course d’obstacles. Vous voulez battre les autres. Cette confrontation vous amène à vous doper parce que les autres se dopent.” Julien, lui, avoue “ne pas trop se poser la question” : “À notre âge, on vient vraiment par plaisir. Le dopage n’encourage pas la beauté du geste, et pour moi, la performance en devient même moins impressionnante. En tout cas, j’espère qu’on est tous à égalité…”

Après 135 kilomètres (“Et encore, j’ai allumé le compteur en retard !”), retour à la case départ. Les muscles sont tendus lorsque les cyclistes se débarrassent de leurs K-Way et leurs couvre-chaussures. Trempés jusqu’aux os, les adolescents peinent même à enlever leurs gants. L’effort, en apparence colossal, est pourtant bien assimilé par la plus grande partie du groupe. Dont Julien, qui continue à sourire et assure n’avoir pas trop souffert. La force de l’âge, sans doute. “L’an dernier, c’était difficile, mais cette année, on commence à en voir le bout. Mon corps s’est adapté”, sourit le jeune homme. Tant pis pour la pluie et le froid : Julien rentre chez lui en pédalant.


Pour prolonger la lecture...

• Chapitre 2 "Du corps à l'ouvrage"

Axel Domont, 27 ans, coureur professionnel dans l'équipe AG2R La Mondiale 

• Chapitre 3 "Increvable"

Bernard Thévenet, 70 ans, double vainqueur du Tour de France


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Auteurs : Selim Chtayti, Manon David, Louis Pillot, Lucas Scaltritti