Racisme dans le vélo (2/3) - Kevin Reza : "Malheureusement, j'ai appris à vivre avec"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Andréa La Perna
Kevin Reza
Kevin Reza, comme le reste du peloton du Tour de France 2020, a participé à l'opération #NoToRacism. | Marco Bertorello / AFP

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Visé par des injures racistes au cours de sa carrière, Kevin Reza a longtemps refusé de s'épancher sur la question. S'il juge aujourd'hui qu'une libération de la parole est nécessaire et que des pas vers l'avant peuvent être faits, le coureur de B&B Hotels-Vital Concept est cynique, voire résigné. Dans le vélo, comme dans la société, le racisme ne disparaîtra jamais selon lui.

Il est le poisson-pilote de Bryan Coquard chez B&B Hotels-Vital Concept. Il a plus de 10 ans de métier et 6 grands tours dans les pattes. Kevin Reza aimerait que quand on vienne lui parler, ce soit pour discuter vélo. Mais, irrémédiablement, la question du racisme revient sur la table. Il faut dire que l'homme de 32 ans est le seul coureur noir ayant participé au dernier Tour de France. Ils ne sont que deux en Europe au niveau World Tour et Continental, lui et un autre Français, Lorrenzo Manzin (Total-Direct Energie, 26 ans).

Du fait de ses expériences douloureuses avec Michael Albasini sur la Grande Boucle 2014 et Gianni Moscon en 2017 sur le Tour de Romandie, Kevin Reza est devenu ces dernières années l'interlocuteur régulier sur la question, lui qui ne veut surtout pas devenir un porte-parole de la lutte contre la racisme. Tiraillé entre l'importance qu'il accorde à la libération de la parole au sein du peloton et sa résignation face à la perpétuelle résurgence des comportements condamnables, celui que le peloton du Tour a laissé courir en tête dans son opération #NoToRacism nous livre son sentiment après l'affaire Quinn Simmons.

Mercredi, le coureur américain Quinn Simmons a été suspendu par la Trek Segafredo après un tweet jugé raciste, dans lequel il a utilisé de manière ironique l'emoji main noire au moment d'afficher son soutien à Donald Trump. Que pensez-vous de cette histoire ?
Kevin Reza
: "C'est difficile de dire 'oui, c'est un acte raciste'. On n'est pas dans sa tête mais il y a un contexte, celui d'une réponse à un tweet politique. Chacun soutient le candidat qu'il veut, après j'ai trouvé bizarre l'utilisation de cet emoji noir. Ca reste un peu flou. Chacun voudra voir ce qu'il veut dans ce tweet, que ce soit ceux qui y voient un acte raciste et ceux qui ne voient pas le mal. Personnellement, je n'arrive pas à donner mon avis, ça reste trop flou."

Simmons n'a pas été officiellement suspendu pour acte raciste mais à cause 'd'une conduite ne bénéficiant pas à un athlète de chez Trek' et de propos 'clivants' et 'incendiaires', ce qui renvoie plutôt à la question de la parole et du rôle des athlètes dans la sphère politique...
KR
: "Un sportif c'est un citoyen avant tout. Il a le droit de donner les opinions qu'il pense être bonnes pour lui. On n'a pas à le censurer pour ça. Mais oui, c'est évidemment plus délicat pour un sportif de le faire. Il est payé par des partenaires, des sponsors qui ont des attaches politiques. Peut-être qu'il n'a pas trop réfléchi aux conséquences. On peut peut-être mettre ça sur le dos de sa jeunesse. On peut aussi le pointer du doigt, mais personnellement je ne suis pas sûr [de la teneur de ses propos."

De cette polémique, lassante pour certains, menant à un débat stérile pour d'autres, a découlé le témoignage du coureur slovène Janez Brajkovic, que vous avez vous-même retweeté. Ce dernier a dévoilé des actes racistes à l'encontre de Tsgabu Grmay au sein de la Bahrain-Merida en 2017. C'est peut-être la première fois qu'un coureur blanc effectue ce genre de prise de parole...
KR
: "Ca fait plaisir de voir que des coureurs qui n'osaient pas en parler avant, puissent le faire librement. Il ne faut pas garder ce genre de choses pour soi, mais toujours en parler. C'est très grave. Ceux qui sont ciblés aujourd'hui, j'espère qu'ils se sentent bêtes. Ils ne vont pas changer mais au moins ils seront interpellés."

Vous avez décidé depuis quelques années de ne plus vous retenir sur la question du racisme. Mais quand on vous écoute, la lutte a l'air d'être perdue d'avance. Vous semblez résigné.
KR
: "Le racisme a toujours existé. Je ne vois pas pourquoi aujourd'hui il disparaîtrait du jour au lendemain. On peut faire bouger un peu les choses mais pas tout, tant qu'il y en aura pour le clamer ouvertement. Le racisme est partout, dans le peloton comme ailleurs. Il faut se mettre dans la peau d'un noir, et pas que dans le peloton. Oui, j'ai été victime de racisme dans la cour de l'école. D'un oeil extérieur, aujourd'hui ça peut choquer, mais moi non, parce que je sais de quoi j'ai été victime depuis tout petit. Malheureusement, j'ai appris à vivre avec. Je me suis fait à l'idée que le racisme a toujours accompagné l'histoire de l'humanité et continuera à le faire."

Vous avez gardé un souvenir très amer de la gestion du cas Gianni Moscon en 2017, qui a pu reprendre sa carrière comme si de rien était. Prônez-vous des sanctions plus lourdes contre les coureurs coupables d'actes racistes ?
KR
: "Moscon, c'était ridicule et ça a été traité d'une façon anormale. Ça avait fait du bruit mais il n'y avait pas eu de sanctions (seulement 6 semaines de suspension, ndlr). Ce que je souhaite, à l'heure actuelle, ce sont des sanctions assez fortes, comme celles prévues dans le cadre d'un contrôle antidopage. Sanctionner fortement [les coupables] ça pourrait faire réfléchir tout le monde. Ce serait un bon début pour combattre le racisme dans le vélo, dans le sport et dans la société. Et tout ça ne peut venir que d'en haut. Il n'y a que l'UCI qui puisse mettre des choses en place et faire réagir les gens. Elle pourrait faire un grand pas en avant [si elle décidait de le faire]."