Racisme dans le vélo (1/3) : Pourquoi l'affaire Quinn Simmons peut être un tournant

Publié le , modifié le

Auteur·e : Andréa La Perna
Quinn Simmons
Quinn Simmons lors de son titre de champion du monde juniors en 2019. | Bettini Luca / DPPI via AFP

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Auteur de tweets qui ont fait polémique, dont un jugé raciste par certains observateurs, le coureur américain Quinn Simmons a été suspendu jusqu'à nouvel ordre par la formation Trek-Segafredo. Même si le caractère raciste de ses interventions n'a pas été évoqué par son équipe et même si beaucoup ne voient pas où se situe le problème, le débat qui découle de l'affaire a déjà conduit à une libération de la parole.

"Mes chers amis américains, j'espère que cette horrible présidence se termine pour vous. Et pour nous, comme anciens alliés, également. Si vous me suivez et que vous soutenez Donald Trump, vous pouvez partir. Il n'y a aucune excuse quand on soutien ou qu'on vote pour cet homme vil et horrible". Quand la journaliste José Been (@TourDeJose) a publié ce message sur son compte Twitter, elle n'imaginait pas les conséquences que celui-ci allait avoir. 

L'emoji de la discorde

Dans les heures qui ont suivi, une réponse à ce tweet a conduit à la suspension "jusqu'à nouvel ordre" de Quinn Simmons, coureur prometteur de la formation Trek-Segafredo, le jeune Américain de 19 ans ayant trouvé opportun de répondre "Bye" suivi d'un emoji représentant une main noire (lui qui est blanc de peau) pour afficher son soutien à l'actuel président des Etats-Unis. Il a immédiatement été interpellé par plusieurs comptes influents et même par son compatriote Robin Carpenter, coureur pro chez Rally.

L'ampleur des réactions observées sur les réseaux sociaux, entre accusations de racisme et soutien à l'excès de supporters trumpistes, a conduit l'équipe Trek à prononcer rapidement la suspension de son coureur dans un communiqué. "Alors que nous supportons la liberté d'expression, nous considérons les personnes responsables de leurs mots et actions. De manière regrettable, Quinn Simmons a émis des propos que nous sentons clivants, incendiaires, au détriment de l'équipe".

Contrairement à la polémique déclenchée sur les réseaux sociaux, l'intéressé n'a pas été sanctionné ni pour acte raciste, ni pour afficher sa préférence pour Donald Trump. C'est parce que Trek Segafredo craignait pour son image que la formation World Tour a agi. Mais il y avait à l'évidence "plusieurs éléments problématiques" dans la communication de Quinn Simmons, affirme Olivier Langlois, auteur au Canada d'une thèse sur L’impact des émojis sur la perception affective des messages.

Des excuses qui ressemblent à une justification

"Les différentes teintes de peau des émojis ont été développées par Apple dans l'esprit de représenter une plus grande diversité et inclusivité. Cependant, Simmons les a utilisées dans un but contraire, comme un "blackface" en fait : en s'appropriant une couleur de peau qui n'est pas la sienne dans une communication publique à propos raciste et/ou ignorante. (...) Peut-être que l'émoji se trouvait tout simplement dans ses émojis récents les plus utilisés, quoi que ceci n'est pas nécessairement moins problématique", note Langlois. 

Aux Etats-Unis, la question raciale est beaucoup trop sensible en 2020 pour que Quinn Simmons plaide la méconnaissance. Il n'a d'ailleurs même pas parlé de choix involontaire. Dans ce qui ressemblait plus à une justification qu'à des excuses, le champion du monde juniors 2019 a écrit : "En tant que coureur américain, je me suis toujours senti fier de représenter mon pays. La grosse raison qui m'a poussé à choisir Trek c'est grâce à ses valeurs américaines. A ceux qui trouvent raciste la couleur de l'emoji, je peux promettre que je ne voulais pas que ce soit interprété comme ça".

Derrière le bruit, une libération de la parole

S'il a poursuivi avec des excuses, en affirmant être contre le racisme, il n'a jamais supprimé son tweet. L'intéressé a même multiplié les "likes" de messages prenant sa défense. Les plus pessimistes pesteront contre une sanction a priori provisoire, qui n'aura eu pour but que de victimiser un coureur, "censuré" d'après la multitude des tweets émanant de trumpistes convaincu. Les mêmes diront que c'est un pas de plus vers une communication lissée par les équipes, qui auront encore plus à cœur d'étouffer les affaires gênantes.

Mais bien au-delà de la teneur de la polémique et de la stricte interprétation des propos  de Simmons, les débats nés sur les réseaux sociaux ont très vite conduit à une libération de la parole dans le peloton. Nathan Haas, coureur de la formation française Cofidis, n'a pas hésité à appuyer la décision de suspendre le coureur américain. "Les gens sont attachés à leurs points de vue, mais quand tu es une figure publique représentant une entreprise qui te paye, ne sois pas surpris si le racisme dégrade ton statut de travailleur", a écrit l'Australien sur son profil Twitter.

Et il n'a pas été le seul à commenter l'affaire sur les réseaux sociaux. Un simple emoji a suffi à enflammer un brasier, car jeudi matin, l'expérimenté coureur slovène Janez Brajkovic a pris la parole pour dévoiler des actes racistes au sein de la formation Bahrain-Merida. Les faits remonteraient à l'année 2017. "Quand Tsgabu Grmay (un coureur éthiopien) était dans l'équipe, plusieurs coureurs et membres du staff l'appelaient par le mot en "n" (nigga, ndlr)... Ça m'énervait à chaque fois qu'ils le faisaient mais ils trouvaient ça marrant", a écrit Brajkovic.

"Je ne les supporte pas"

L'ancien d'Astana et de Radioshack est allé encore plus loin. "ll y avait d'ailleurs un coureur à qui j'ai demandé 'es-tu raciste?'. 'Oui, je ne les supporte pas', avait-il répondu. Tout le monde l'a entendu, personne n'a rien fait", a-t-il révélé, insistant aussi sur sa responsabilité de n'avoir rien dit à l'époque. Mais, il s'agit probablement de la première fois qu'un coureur blanc dévoile de lui-même des actes racistes observés dans son sport. 

"Il y a une culture dans le World Tour, qui est de rester tranquille et de se concentrer sur la simple tâche de pédaler. Beaucoup d’athlètes ont été entraînés et habitués par leurs managers et leurs sponsors à rester loin des sujets controversés", disait encore le récent retraité Peter Stetina il y a deux semaines, lui aussi Américain et passé chez Trek. Les propos de Brajkovic sont donc un vrai pas en avant.

Le prochain sera peut-être de ne pas avoir peur de dénoncer les coupables et de les sanctionner plus durement que Gianni Moscon ne l'a été après ses injures racistes à l'encontre de Kevin Reza en 2017. L'Italien avait traité le Français de "nègre" au cours d'une étape du Tour de Romandie, lequel l'avait confronté. Le fautif n'avait été suspendu des compétitions que pour une période de 6 semaines...