Lance Armstrong à terre 2003
Armstrong à terre lors du Tour 2003. Plus dure sera la chute pour le cyclisme ? | AFP

Les dégâts collatéraux de l'affaire Armstrong

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Si l'UCI s'est cantonnée au cas Armstrong, pour éviter d'aller encore loin sur les conséquences de cette affaire, la question est pourtant bien plus large, concernant l'avenir même du vélo. Et ne pas vouloir regarder les choses en face relève d'une certaine schizophrénie de la part des autorités du cyclisme qui ont aussi fait preuve du même aveuglement autrefois lorsqu'il se fût agi de dénoncer les pratiques supposées du champion texan.

Les révélations sur le passé d'Armstrong ont considérablement assombri l'image du cyclisme, terni par d'incessantes affaires de dopage depuis 1998. Le milieu cycliste a ainsi encore reçu un coup quand la banque néerlandaise Rabobank, sponsor d'une équipe de l'élite depuis 1996, s'est retirée des pelotons car ce sport est "malade jusqu'au plus haut niveau". En outre, le Néerlandais Hein Verbruggen, ancien président de l'UCI, a aussi été éclaboussé par les révélations de l'Usada. Ce qui met l'institution en porte-à-faux.

Des sponsors circonspects 

Cela s'ajoute au retrait de Nike et d'autres partenaires principaux de Lance Armstrong. La marque à la virgule a toujours soutenu le Texan, même dans la tourmente des premières révélations. Si elle le lâche aujourd'hui, "c'est parce que la marque elle-même est accusée d'avoir couvert ou financé son dopage". Et cela n'est pas bon pour elle. Pourtant, depuis longtemps, nombre d'entreprises ne se sont pas désengagées de certains sports et notamment de leurs contrats avec certains sportifs, même lorsque ceux-ci furent convaincus de dopage, on pense par exemple à l'épisode de l'athlète américaine Marion Jones. Mais là, avec Armstrong, c'est une statue qui est déboulonnée, dans un sport trop souvent concerné.

En cyclisme, il n'y eut quasiment que les Allemands de Deutsche Telekom pour se retirer très vite (en 2007) après la révélation des pratiques de dopage de l'époque de Jan Ullrich. Aujourd'hui, malgré la période houleuse, les partenaires des équipes françaises, Française des Jeux ou AG2R, réaffirment leur soutien en assurant souvent se battre de l'intérieur contre le dopage. Mais la donne a changé. Les sponsors sont de plus en plus nombreux à réfléchir sur la poursuite de leur investissement sur une discipline entachée de fraudes et de tricherie. Il en va de la raison même de leur engagement financier, souvent controversé en ces années de crise, surtout pour préserver leur image. L'arrêt de Rabobank a sonné comme un coup terrible. Le fait qu'un sponsor comme Rabobank, qui a été si longtemps attaché loyalement au sport, ait décidé d'arrêter est révélateur de ce que les entreprises partenaires du cyclisme craignent toujours de se retrouver sur le banc des accusés. 

Le rôle "interlope" de l'UCI 

Reste à savoir comment vont réagir maintenant les autres équipes et les autres sponsors du cyclisme professionnel après que l'UCI a reconnu les erreurs du passé et réaffirmé son engagement sans faille dans la lutte contre le dopage. Seront-elles confiantes ? Ou défiantes ? Car on sait que depuis longtemps, le dopage organisé, dénoncé à maintes reprises par des coureurs, des observateurs, et des journalistes, était presque institué dans le peloton international. Les autorités n'étaient pas dupes -et c'est la raison d'ailleurs pour laquelle la responsabilité de l'ancien Président Verbruggen a été cité dans le rapport de l'USADA- mais, emmenée par des champions charismatiques glorifiés par les médias, tel que Lance Armstrong, la discipline prenait de plus en plus d'ampleur et drainait de plus en plus d'argent. L'UCI a peut-être été entraînée dans le miroir aux alouettes que représentaient une nouvelle exposition en matière de notoriété, et une nouvelle ouverture économique qui permettaient des mannes nouvelles.

La situation était telle que toutes les tentatives de déstabilisation du "mythe" Armstrong, mais aussi concernant d'autres coureurs qui obtenait des résultats probants (comme Ullrich,Vinokourov, Hamilton, Landis, Rasmussen et on en passe) était aussitôt vouée aux gémonies. Tous ceux qui mettaient en doute l'honnêteté des résultats de ces champions, et d'Armstrong en premier, étaient considérés comme des aigris, des jaloux, qui voulaient atteindre à la crédibilité et au développement du cyclisme. Les complicités supposées de l'UCI pourraient laisser penser que l'important résidait surtout dans le fait de sauver les apparences et de sauver le cyclisme, avec la vitrine internationale que constitue le Tour de France.

Le sacrifice du mythe Armstrong 

Mais aujourd'hui, les dégâts collatéraux ne peuvent pas laisser l'UCI indifférente. Le système est tel que sans sponsors prêts à investir des budgets conséquents, les équipes ne peuvent exister, et sans équipes le cyclisme dans sa configuration professionnelle actuelle est condamné. Les autorités du cyclisme international ont donc rapidement pesé le pour et le contre. Entre soutenir le dossier de l'USADA et sacrifier Armstrong sur l'autel de la respectabilité après l'avoir soutenu, comme l'avait fait d'ailleurs le sport américain pendant des années, et mettre en péril leurs intérêts dans l'avenir même de leur discipline, le choix des membres de l'UCI a rapidement été fait. L'UCI affirme donc que le ton a changé, que le peloton a changé, qu'il est aujourd'hui plus propre et qu'il ne faut plus regarder le passé afin de mieux repartir de l'avant. Le Président Pat McQuaid n'a d'ailleurs pas cherché à faire comprendre autre chose. "A l'époque nous n'avions pas les éléments pour prendre ce genre de décision. Nous avons envoyé des échantillons qui se sont révélés négatifs avant 2004. Aujourd’hui, nous faisons beaucoup plus de contrôle. Avec l’EPO tout  a changé. Ca nous a pris beaucoup de temps. Je veux bien l’admettre. Les coureurs les équipes tout le monde se bat contre le dopage. Ce n’était pas forcément le cas dans le passé. A l’époque nous n’avions pas les clés pour répondre à ces questions de dopage. Je n'étais pas président de l’UCI et je ne peux pas répondre de ce qui s’est passé. Je m’excuse si nous n’avons pas pu détecter tous les dopés". L'UCI a donc botté en touche en affirmant qu'elle allait se relever de cette crise. Mais pour le savoir vraiment, il faudra voir comment vont réagir désormais les autres groupes sportifs.

Si ceux-ci venaient à se désengager, le cyclisme serait alors en danger. Si en revanche, ils maintiennent leur confiance et leur investissement dans la compétition cycliste, le sacrifice d'Armstrong aura servi au moins à la cause de la discipline. Ce qui ne veut pas dire qu'elle aura servi la cause du sport, car les doutes ne vont manquer de perdurer d'autant que l'on voit encore aujourd'hui des champions sous le feu des critiques et des soupçons. Soupçons que les Fédérations nationales et l'UCI accueillent avec la même fin de non-recevoir, toujours au nom de l'intérêt supérieur du cyclisme, pour en pas le déstabiliser. Mais si dans les prochains mois ou les prochaines années d'autres cas de dopage avéré venaient à toucher les champions actuels ou futurs, cette palinodie autour du cas Armstrong n'aurait servi à rien.          

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Christian Grégoire