Bernard Thévenet pendant le Tour de France 1976
Bernard Thévenet pendant le Tour de France 1976 | Wikimedia Commons

Endurer dans la durée : Increvable (3/3)

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Le cyclisme est sans doute l’un des sports qui réclament le plus de ressources physiques et mentales sur le long terme. Dernier volet de notre enquête "Endurer dans la durée" : Bernard Thévenet, 70 ans, double vainqueur du Tour de France

Dans sa maison nichée au creux du parc national de la Chartreuse dans l’Isère, une ancienne gloire du cyclisme français se remémore une vie passée sur un vélo. « J’ai toujours pédalé, depuis que j’ai 5–6 ans”, raconte Bernard Thévenet, double vainqueur du Tour de France en 1975 et en 1977. En sortant de l’école, il avale les bornes autour de son village de Saône et Loire. Depuis, il ne s’est plus jamais arrêté, passant de coureur professionnel à directeur sportif puis organisateur de courses. Alors la souffrance sur un vélo, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle des autres, le tombeur d’Eddy Merckx la connaît. Pour lui, c’est d’ailleurs la clé de la réussite en cyclisme : « C’est un sport d’endurance, un des plus durs, alors pour rester au haut niveau, il faut savoir souffrir plus que les autres, être prêt à faire l’effort de plus ».

Comme des témoins de l’évolution de leur sport, les anciens coureurs ont vu les formes de souffrance évoluer. Christian Palka, qui partageait les pelotons professionnels avec Bernard Thévenet, se souvient d’une étape dans le Tour de Belgique : « On roulait dans la neige, sur les plateaux, on était congelés, on ne pouvait pas lâcher le guidon alors on nous versait du thé chaud directement dans la bouche ». Ce jour-là, Eddy Merckx lui-même abandonnera, parmi tant d’autres, « alors que c’était un dur au mal comme pas possible ».

Bernard Thévenet chez lui, à Saint-Ismier
Bernard Thévenet chez lui, à Saint-Ismier © Louis Pillot

“J’aurais pu y rester”

Dans les années 1970, les maillots sont en laine. Les nouvelles matières ultra-légères, imperméables, n’existent pas encore. À la création du Tour de France en 1903, certaines étapes s’étalaient même sur plus de 400 kilomètres. Aujourd’hui, les vélos en carbone permettent au coureur d’atteindre jusqu’à 40km/h de moyenne sur un grand tour. Si mécaniquement, pédaler devient de plus en plus facile, l’intensité de l’effort demandé ne cesse d’augmenter. Pour réduire autant que possible la souffrance endurée par les cyclistes, de nouvelles méthodes de récupération ont été mises au point, parfois à rebours de celles utilisées quelques dizaines d’années plus tôt. Bernard Thévenet se rappelle qu’il devait « tout de suite appliquer du chaud sur les jambes alors que maintenant, on conseille aux coureurs d’utiliser la cryothérapie”. Soit des températures allant jusqu’à -164 degrés.

L’ancien coureur de l’équipe Peugeot tombe dans une étape de montagne sur le Tour de Romandie, en 1972. Sa tête vient heurter un mur. Il perd la mémoire : « Je ne me souvenais de rien de ce qu’il s’était passé depuis le mois de février. Mais on m’a tout de même remis sur un vélo, je ne voulais pas abandonner ». Il passe la nuit en observation, et reprend le départ le lendemain matin, malgré son traumatisme crânien. Une situation difficilement concevable de nos jours. C’est toute la gestion du corps, avant, pendant et après l’effort qui a évolué.

Les anciens coureurs professionnels sont bien souvent capables de citer une chute mémorable survenue pendant leur carrière. « Dans le col de Porte au Dauphiné. On a loupé un virage, on était 8 échappés et on est parti dans le ravin. Je me suis empalé sur une branche. J’aurais pu y rester » raconte Stéphane Goubert. Le coureur à la retraite depuis 2009 et actuel directeur sportif de l’équipe AG2R en a été durablement marqué: « Il m’a fallu dix mois pour retrouver de bonnes sensations et ne plus appréhender. Comme tous les évènements dramatiques de la vie, il y a un avant et un après une telle chute mais on se remet toujours ».

Qu’il s’agisse des cyclistes d’aujourd’hui ou de ceux d’hier, leur corps reste façonné par le sport. Et Bernard Thévenet n’échappe à la règle: des épaules étroites mais des cuisses toujours proéminentes et des mollets saillants. Selon lui, son corps ne s’est pas transformé par l’effort mais plutôt par l’alimentation. Il reconnait tout de même que le cyclisme “n’est pas un sport où l’on prend du muscle, ce n’est pas fait pour ça”. Le corps de l’ancien champion est encore marqué par cette vie de professionnel. Les nombreuses chutes ont laissé des marques visibles, le long des jambes. A force de recevoir des coups, un os de l’épaule s’est déplacé et une bosse durable est apparue. Aucune douleur néanmoins, quand d’autres n’ont pas cette chance. Stéphane Goubert par exemple a encore mal au genou droit. Le matin, confesse-t-il, « c’est parfois difficile de le mettre en route ».

Risquer son corps pour gagner ?

Depuis les années 1970, le rapport aux traitements médicamenteux a lui aussi bien changé. En 1978, Bernard Thévenet a dit s’être dopé à la cortisone. Pour lui, le recours au dopage s’explique par le besoin de repousser ses limites : « Quand on souffre, on essaie par tous les moyens de réfréner cette souffrance: quand on a mal à la tête, on prend de l’aspirine ou des médicaments. Là, c’est le même but ». Un simple traitement, en somme. Michel Rieu illustre cette normalisation du dopage : “Il y a eu une époque où on ne pouvait pas concevoir le cyclisme sans une assistance médicamenteuse. C’est un sport difficile, où il faut faire appel à des substances pour aller au delà de ses possibilités.”

Quitte à mettre son corps en danger ? Bernard Thévenet réfute totalement l’idée selon laquelle sa consommation de cortisone aurait pu avoir un effet néfaste sur sa santé : « J’ai eu des problèmes de foie, que l’on a associé à la cortisone alors que c’était plutôt dû à mon alimentation sur le Tour 1976. Les médecins ont réglé leurs comptes à travers moi. J’en garde un peu de rancoeur”. La substance ne sera reconnue dopante qu’un an plus tard en 1978. Michel Rieu abonde plutôt dans le sens du vainqueur du Tour de France : “Les corticoïdes sont dangereux car ils modifient l’activité rénale. Pour le foie, je suis un peu plus sceptique.”

Les retraités du cyclisme restent vent debout pour défendre leur sport, qu’il estiment ciblé à tort, face aux accusations de dopage. Christian Palka aime à rappeler une anecdote à propos de l’ancien coureur Cédric Vasseur, aujourd’hui manager de l’équipe Cofidis : « Une semaine avant une course, un homme vient chez lui pour un contrôle inopiné. Et le lendemain matin, moins de 24 heures après, il revient pour un second contrôle. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ça dans le football où le rugby par exemple ».

Malgré l’exigence de leur discipline, malgré les stigmates que leurs corps peuvent porter, les cyclistes à la retraite remontent vite en selle. Pas par manque physique, mais plutôt par manque affectif : « On vivait dans une famille que l’on quitte d’un seul coup. Tous les amis sont dans le giron du cyclisme. Le vélo, c’est un peu comme un cirque, quand on le quitte, il continue de tourner ». Ce sentiment, Bernard Thévenet l’a subi de plein fouet. Après avoir raccroché, il a vécu « 6 mois très difficiles, le temps de réapprendre à vivre ».

Bernard Thévenet dans la 17e étape du Tour de France 1977 entre Chamonix et l'Alpes d'Huez
Bernard Thévenet dans la 17e étape du Tour de France 1977 entre Chamonix et l'Alpes d'Huez © AFP

Christian Palka continue de pédaler, environ 7000 kilomètres par an et espère « pouvoir le faire encore longtemps ». Pour lui, c’est le signe que le cyclisme n’est pas si traumatisant que ça « puisqu’on y revient toujours. Je connais des gars qui roulent encore à 90 ans et qui montaient à 38km/h de moyenne à 75 ans », précise-t-il. Un peu comme Bernard Thévenet. Aujourd’hui à 70 ans, il continue d’avaler les kilomètres même si il doit attendre quelques mois avant de pouvoir remonter sur un vélo. Il s’est fêlé trois côtes en voulant installer une guirlande sur le toit de sa maison. Preuve, s’il en est, que certaines activités peuvent être plus dangereuses que de pédaler sur un vélo.


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• Chapitre 1 "Roulez jeunesse"

Julien Plaisant, 17 ans, coureur au club d'Auber 93

• Chapitre 2 "Du corps à l'ouvrage"

Axel Domont, 27 ans, coureur professionnel dans l'équipe AG2R La Mondiale 


Auteurs : Selim Chtayti, Manon David, Louis Pillot, Lucas Scaltritti