Axel Domont
Axel Domont sur le contre-la-montre du critérium du Dauphiné en 2017 | PHILIPPE LOPEZ / AFP

Endurer dans la durée : Du corps à l'ouvrage (2/3)

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Le cyclisme est sans doute l’un des sports qui réclament le plus de ressources physiques et mentales sur le long terme. Deuxième volet de notre enquête "Endurer dans la durée" : Axel Domont, 27 ans, coureur professionnel dans l’équipe AG2R La Mondiale

Cinq clavicules cassées, à chaque fois la même : la gauche. Et le bassin. Et un tibia. Et des côtes, mais « simplement » fêlées. Axel Domont le concède, il est un recordman de la chute. C’est le métier qui rentre, comme on dit dans le milieu. « Je le connais bien mon travail maintenant avec ces bêtises là », plaisante le coureur cycliste professionnel de l’équipe AG2R La Mondiale. En stage à Castellón de la Plana en Espagne, pendant dix jours en janvier, tout s’est bien passé. Mais les stigmates, physiques et psychologiques, restent.

La souffrance physique se mesure avec deux aspects : l’acide lactique dans les muscles lors de l’effort et les courbatures. L’un est passager, l’autre peut durer plus longtemps. « La gestion de la douleur, ça s’entraine, lance pragmatiquement Jean-Baptiste Quiclet, entraineur de l’équipe AG2R La Mondiale. Tout l’enjeu est de travailler le plus dur sans trop souffrir pour qu’après le coureur puisse se dépasser sur les compétitions. » Si les coureurs ont mal sous le soleil espagnol au mois de janvier, c’est pour avoir moins mal que les autres une fois la saison commencée.

Le moment culminant dans la saison d’Axel Domont, depuis 2014, est un grand tour. Il a commencé par celui d’Italie — le Giro — avant de découvrir les routes espagnoles de la Vuelta et, enfin, l’an dernier : le Tour de France. Le plus exténuant pour son directeur sportif, Stéphane Goubert. « C’est un aspirateur d’émotions, d’énergie mentale. On sort toujours lessivé de cette compétition. » Il parle en connaissance de cause. Stéphane Goubert a participé à dix « Grandes Boucles ».

« Ce n’est pas un effort inhumain puisqu’on y arrive », rit Axel Domont en parlant de ces compétitions de trois semaines. Il ne garde pas tant de souvenirs de dépassement physique. Les 21 étapes de ces courses ne sont pas d’une intensité égale. Le rôle des coachs est de préserver au maximum les coureurs. « Certaines étapes de plaine sont moins fatigantes que des entrainements », explique Jean-Baptiste Quiclet. Axel Domont se souvient d’ailleurs plus particulièrement de batailles psychologiques sur son vélo. Son plus mauvais souvenir « au travail » n’est pas dû à un terrible mal de jambes mais à la météo sur un Giro — et un tracé redoutable.

“On se demande vraiment ce qu’on fait là”

De ses nombreuses chutes, Axel Domont ne garde pas que des cicatrices. Le 25 août 2017, sur le tour d’Espagne, dans la descente du Puerto del Garbí, Axel Domont se retrouve au sol. Le cycliste de 27 ans se râpe tout le côté droit et une côte le fait souffrir. Il lutte pendant une semaine avant finalement d’abandonner. Impossible d’aller plus loin. Il est épuisé et a contracté une gastro-entérite. « Là c’est frustrant, c’est presque plus la déception que la douleur, note-t-il. Quand on est en course, qu’on est venu pour essayer de gagner une étape et qu’on se retrouve à juste essayer de finir dans les délais, c’est dur mentalement. C’est très dur. On se demande vraiment ce qu’on fait là. »

Axel Domont a l’épaule gauche un peu de travers quand il pédale désormais. Conséquence directe de ses chutes. « Ça me cause aussi pas mal de douleurs dans le dos, au niveau omoplates. Il y a des courses où à la fin, j’ai plus mal au dos qu’aux jambes. » Pour atténuer la douleur, rien de tel qu’un massage. Le cycliste essaye de se faire masser une fois par semaine. Lors de ce stage, comme en course, un kinésithérapeute s’occupe quotidiennement des coureurs. Axel Domont a rendez-vous avec Julien Lachize pour se faire masser. Le coureur n’est pas en retard.

Pour être performant, le corps du cycliste a besoin d’une nutrition étudiée. « Avant de me mettre à table, je sais ce que je vais manger et pourquoi je vais le manger. » Et Axel Domont de rajouter : « J’adapte vraiment au jour le jour, repas après repas l’alimentation par rapport à l’entrainement du jour, de la veille, du lendemain. J’essaie de pousser la chose au maximum. » Après une sortie de 160 kilomètres, le 16 janvier, Axel Domont se prépare une collation. Quelques légumes pour les vitamines et essentiellement des protéines. Sans oublier de s’hydrater, « le plus important » pour le coureur de AG2R La Mondiale. Et il a déjà le repas du soir en tête. « Demain ce sera 3 heures d’entrainement avec un peu de force, du coup je mangerai un peu moins de féculents pour aller taper plus dans les graisses » Il faut continuer à perdre du poids, « s’affuter », en vue des premiers objectifs de la saison, comme Paris-Nice. Axel Domont pesait 68 kilos du haut de son mètre soixante dix-neuf. Encore deux-trois kilos de trop.

Le cycliste de 27 ans pourrait utiliser de l’AICAR. Un produit dopant qui “accélère l’utilisation des graisses”, précise Michel Rieu. Cette pilule est la dernière venue dans l’arsenal médical des sportifs tricheurs, après les amphétamines, l’EPO, les hormones de croissance… L’AICAR agit sur les gènes et présente de très forts risques. Pour Axel Domont, c’est hors de question. “Je suis peut-être un enfant de chœur mais j’ai beaucoup de scrupules à prendre des choses.” Le coureur de AG2R La Mondiale aurait même pu se soigner, en toute légalité, sur sa dernière Vuelta. Il aurait pu, comme Froome l’a fait pour son asthme, prendre des médicaments pour soulager sa douleur à la côte, ainsi que sa gastro-entérite. “Il y a un moment où on ne fait pas du vélo pour ça. Si on est malade ou blessé, on rentre à la maison”, s’agace-t-il. Axel Domont, en plus de la limite fixée par les instances anti-dopage se fixe une limite éthique. “Mon corps, je le respecte et je n’ai pas envie de le pourrir.” Il est à l’image d’une nouvelle génération de cyclistes qui tentent de restaurer l’image de leur sport. Le docteur Rieu constate cette évolution sans pour autant être naïf. Le dopage n’est pas éradiqué.

Dopé ou non, le cycliste est tout de même voué à souffrir. « L’athlète de haut niveau quelque part est maso », plaisante Stéphane Goubert. Axel Domont ressent un plaisir, qu’il juge lui-même un peu mesquin, lorsqu’il fait mal à ses adversaires sur le vélo. Sado et maso. « Quand on se retourne et que l’on voit que derrière les gars sont distancés, oui on prend du plaisir. » Parce que le plaisir d’une victoire, il le connait peu. Axel Domont est un équipier. Il est rémunéré pour faire gagner les autres. Souvent Romain Bardet (2e du Tour de France 2016 et 3e en 2017). « Quand on était sur les Champs-Élysées et que Romain Bardet était sur le podium, j’étais vraiment heureux. » Tout autant que la seule fois où il a levé les bras chez les professionnels.


Pour prolonger la lecture...

• Chapitre 3 "Increvable"

Bernard Thévenet, 70 ans, double vainqueur du Tour de France

 


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• Chapitre 1 "Roulez jeunesse"

Julien Plaisant, 17 ans, coureur au club d'Auber 93


Auteurs : Selim Chtayti, Manon David, Louis Pillot, Lucas Scaltritti