Dopage : L’affaire Chris Froome met en lumière certains abus

Dopage : L’affaire Chris Froome met en lumière certains abus

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A défaut de démontrer qu’un cas de dopage est aujourd’hui avéré, « l’affaire Chris Froome » met tout au moins en lumière les pratiques parfois à l’extrême limite de la légalité de certains athlètes, et notamment des coureurs cyclistes. Selon différents observateurs, dont Jean-François Toussaint, directeur de l’Institut de Recherche Biomédicale et d’Epidémologie du Sport (IRMES), « on est en train d’évoluer sur la question du dopage ».

Si l’on croit Eric Bouvat, « les cyclistes ne sont pas tous asthmatiques ». C’est en tout cas ce qu’assure le médecin-chef de l’équipe cycliste AG2R dans un entretien au Dauphiné. Selon lui, il n’y aurait « que 10% des coureurs atteints d’asthme, soit le même pourcentage que la population normale ».

Mais il semble relativement seul à le penser. Pour Bruno Roussel, ex-directeur sportif de la sulfureuse équipe Festina de 1998, le problème concerne les AUT (autorisations à usage thérapeutique). « Il faut les interdire », a-t-il indiqué à Ouest France. « Là-dessus, je suis du même avis que David Lappartient. Avec les AUT, on en arrive à une ineptie : les gars roulent plus vite quand ils sont malades que quand ils ne sont pas malades, car ils utilisent les produits « tolérés » », explique celui qui a été condamné à de la prison avec sursis en 2000.

La limite de plus en plus ténue

« Si les coureurs sont malades et se soignent, ils ne doivent pas courir, c’est tout. Ces comportements existaient déjà à mon époque, comme la Ventoline pour les asthmatiques. Il y a un paquet d’asthmatiques dans le peloton… », affirme Bruno Roussel. C’est aussi ce que pointe du doigt Jean-François Toussaint, directeur de l’Institut de Recherche Biomédicale et d’Epidémologie du Sport (IRMES). Pour ce Professeur, qui travaille en étroite collaboration avec l’Institut national du Sport de l’Expertise et de la Performance (INSEP), il y a une vraie problématique et le cas de Chris Froome est révélateur. 

Chris Froome pour la troisième fois vainqueur du Tour de France.
Chris Froome pour la troisième fois vainqueur du Tour de France.


« Dans la forme inhalée, le médicament (du salbutamol) est autorisé. Mais la limite devient de plus en plus ténue entre l’autorisation qui n’est pas faite pour guérir mais pour augmenter les capacités respiratoires à des fins de performance », explique M. Toussaint. « On a l’exemple récent d’un quadruple champion olympique du 5000 et 10000 m (Mohamed Farah, ndlr) qui flirtait avec la limite acceptée des doses d’hormones thyroïdiennes. Avec le salbutamol, la problématique est identique », précise-t-il.

Froome, Wiggins, ... tous asthmatiques !

Les récentes révélations des Fancy Bears, avaient dévoilé que les coureurs britanniques Chris Froome, Bradley Wiggins et Laura Trott, mais aussi d'autres sportifs tels que les nageurs Laszlo Cseh, Jeanette Ottesen et Mireia Belmonte Garcia, ou même l'athlète Dimitri Bascou, avaient tout en commun d'être asthmatiques, ce qui n’étonne finalement pas tant que cela la communauté scientifique. Dans les faits, le sport de haut niveau peut aggraver les symptômes. C’était l’objet d’une étude publiée en 2015 dans le très sérieux « The New England Journal of Medecine ».

Mais cela explique-t-il la présence d’un taux deux fois plus élevé que la normale chez Froome ? Pour se justifier, le quadruple vainqueur du Tour de France a indiqué à la BBC qu’il souffrait particulièrement d’asthme sur cette fameuse course. « Cela fait dix ans que je suis professionnel et que je soigne mon asthme tout en courant. Je connais les règles. Je connais les limites et je n'ai jamais dépassé ces limites", a notamment assuré le champion britannique. Est-ce que cela nécessitait de prendre autant de produit ?

Asthme réel ou pas ?

« Tout le débat est de savoir s’il y a un cas d’asthme réel », lance M. Toussaint. « Ce que l’on a vu dériver au fur et à mesure c’est la mise en avant des conditions de la pratique du cyclisme, avec la quantité des particules en extérieur inhalées par les coureurs, la pollution ainsi que les substances nocives émises par le goudron. Lorsqu’ils veulent dévoyer, les responsables d’équipes disent : 'ah mais mon athlète présente des risques' ».

Si l’on se réfère à l’Agence mondiale antidopage, le plafond toléré est de 1 600 microgrammes de salbutamol inhalé par vingt-quatre heures, et 800 microgrammes par douze heures. Dans le cas de Froome, les analyses ont donc révélé des taux deux fois plus élevés. Pour le Professeur de l’IRMES, cette affaire démontre que « l’on flirte avec les comportements limites et la surutilisation de traitements autorisés. »

On est en train d’évoluer sur le dopage

« Lorsque l’on a une crise d’asthme, les bronches se ferment totalement. Là on a des bronches dilatées à 95% mais on veut augmenter un peu plus, explique-t-il. Cette affaire montre que l’on est en train d’évoluer sur la question du dopage. Il n’est plus question d’EPO. On est sur des utilisations de produits pour lesquels, s’ils étaient utilisés de manière classique, les taux ne seraient pas dépassés. » 

Christopher Froome
Christopher Froome


Ce spécialiste précise que le salbutamol n’est pas particulièrement connu pour masquer d’autres produits. « En général ce n’est pas utilisé dans ce cas. La plupart du temps, ce sont des diurétiques qui sont pris. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien d‘autre… » Evoquant également la prise de risques éventuelle d’une prise abusive de salbutamol, il semble que ce soit extrêmement limité. « Le danger principal pour Froome est de perdre la Vuelta sur tapis vert », a-t-il estimé tout en ajoutant « qu’à très hautes doses, il y a un risque théorique d’augmentation du rythme cardiaque qui serait néfaste avec des problèmes cardiaques sous-jacents. »

Injection ou pas ?

Dans le cas de Froome, la question est notamment de savoir si la substance retrouvée est entrée pas voie inhalée, ou pas injection. « Et c’est tout le débat, indique M. Toussaint. « Si l’on en retrouve deux fois plus, ce qui semble être le cas, on est dans des valeurs qui dépassent les normes. Après, tout dépend du métabolisme de l’individu. Habituellement, avec une dizaine ou quinzaine de bouffées (de ventoline), on arrive à contrôler une crise », précise-t-il. « Si ce n’est pas le cas, ça veut dire qu’il y a eu plus de 15 ou 20 bouffées inhalées, ou bien qu’il y a eu injection. Et dans ce cas, il y a contre-indication, c’est interdit et cela relève d’une sanction. »

Romain Bonte