Dopage tour de france

"Au bout de 60 ans de lutte antidopage, on ne sait toujours pas ce qu'est le dopage"

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Le 15 juillet dernier, De Telegraaf, un journal néerlandais publie un article dans lequel l'équipe Jumbo-Visma admet consommer des corps cétoniques. Depuis, plusieurs équipes ont également évoqué leur usage. Assimilés par certains comme une aide à la performance, les cétones sont pourtant autorisés par l'Agence mondiale antidopage (AMA). Christophe Brissonneau*, auteur de "L'épreuve du dopage : sociologie du cyclisme professionnel", explique à France tv sport pourquoi cette zone grise autour de la définition du dopage peut être dangereuse.

Selon une étude de l'université de Louvain (Belgique), les cétones augmentent de 15% la performance des sportifs en état de surentrainement. Pourtant, ils ne figurent pas sur la liste des produits interdits par l'Agence Mondiale Antidopage (AMA). Qu'est-ce qu'un produit dopant ?
Christophe Brissonneau :
 "Aujourd’hui, la définition du dopage est propre à chacun. Le dopage est un moyen de tricher pour les sportifs de haut niveau. Mais qu’est-ce que la tricherie? C’est l’intention d’être plus performant. Or l’intention d’être plus performant est au centre même du sport de haut niveau."

Pourtant il y a trois critères définis par l’AMA à l’article 4.3 du code mondial antidopage. Le produit doit cocher au moins deux des trois critères suivants pour être considéré comme dopant : l’amélioration de la performance, le non-respect du fair-play et les risques pour la santé de l’athlète. N’est-ce pas une définition claire du dopage ? 
CB :
 "Non. Je prends un exemple : le fer. Ça augmente la performance et c’est très dangereux, voire mortel. Pourquoi n’est-ce pas considéré comme dopant ? Si on dit que le dopage est mauvais pour la santé, le sport de haut niveau pratiqué 20h par semaine est lui-même mauvais pour la santé. C’est une méthode qui permet d’être plus performant, et c’est mauvais pour la santé. Le sport de haut niveau doit-il être considéré comme du dopage ? Si on dit que l’EPO permet d’être plus performant, l’entraînement est dans le même cas. Dans les années 1900-1920, l’entraînement était considéré comme un moyen pour prendre l’avantage sur les autres. "

On est en 2019 et la question est toujours : qu'est-ce que le dopage ?

La définition du dopage est donc en elle-même absurde d’après vous ? 
CB : "Complètement. Depuis 1950, sans cesse on a des gens qui essaient de définir le dopage, et on arrive en 2019, et la question est toujours : qu’est-ce que le dopage? On n’a toujours pas avancé. Au bout de 60 ans de lutte contre le dopage, on ne sait toujours pas ce qu’est le dopage. La frontière est toujours floue. C’est le fruit d’enjeux de pouvoir. De débats entre spécialistes au sein de l’Agence Mondiale antidopage. Prenez les corticoïdes dans les années 2000 : les européens pensaient que c’était un produit dopant, les anglo-saxons estimaient que non."

D’où vient cette confusion ? 
CB :
 "La première loi sur le dopage qui date de 1965 dit que le dopage est une atteinte à l’éthique et à la santé.  La loi de 1989 dit que le dopage est une atteinte à l’éthique sportive, on ne parle plus de santé. Or la morale, l’éthique, est propre à chacun. Comment peut-on en fonction de cela dire qu’un sportif triche ou pas ? Tous les produits que prend un sportif de haut niveau sont faits pour être plus performants."

C’est donc le haut niveau qui incite au dopage ? 
CB :
 "Pour moi la définition du dopage réside dans la devise olympique « Citius, Altius, Fortius » qui signifient « plus vite, plus haut, plus fort ». Le sport de haut niveau, parce qu’il cherche le dépassement de soi et la performance, implique le dopage. La pharmacopée (l’usage des médicaments) apparaît dans la logique même du sportif de haut niveau. Un contrôleur antidopage m’avait dit un jour qu’une sportive russe était venue déclarer tous les produits qu’elle prenait : elle ingurgitait 26 médicaments légaux ! Donc finalement, parler du dopage c’est parler des produits interdits que consomme tout sportif, mais il faut bien être conscient que tout sportif de haut niveau qui ne se dope pas utilise des produits légaux. Quel est le sportif de haut niveau qui ne prend pas de médicament ? Si on voulait vraiment avoir un sport propre, il faudrait remplacer la devise olympique par "Sanitas". Santé. Aujourd’hui le sport de haut niveau contient en lui-même la logique de la pharmacopée, et donc du dopage." 

“Il est impossible de faire du sport de haut niveau sans aide médicale”

Donc pour vous, le lieu commun qui consiste à dire “ils sont tous dopés” est vrai ?  
CB : "Pas du tout. C’est faux de dire : ils sont tous dopés. Ce serait dire qu’ils prennent tous des produits interdits. Ce n’est pas le cas. Ce que je dis, c’est qu’il est impossible de faire du sport de haut niveau sans aide médicale. Et quand je dis aide médicale, c’est aussi bien avec des produits interdits qu’avec des produits légaux. Tout sportif de haut niveau ne peut pas faire carrière sans l’aide d’un médecin. Le sport de haut niveau, c’est la douleur, c’est les blessures; quel est le sportif de haut niveau qui n’a jamais été blessé ? Le sport de haut-niveau est hyper-médicalisé. Pourquoi y a-t-il une cellule médicale à l’INSEP ? Pourquoi les médecins sont-ils si présents sur le Tour de France ?"

Aujourd’hui, qui décide de ce qui est dopant et de ce qui ne l’est pas à l’AMA ? 
CB : "
La définition du dopage est le fruit d’un consensus politique. Tout dépend des positions de pouvoir à l’AMA à un moment donné. Un président européen n’a généralement pas la même vision qu’un président anglo-saxon,  et il va choisir les experts en fonction de cette vision."

Les cétones ou les corticoïdes autorisés, n'est-ce pas aussi le résultat d'un retard à l'allumage des autorités antidopage ?
CB :
  "Oui, mais ça vient d'un processus qui remonte aux années 70. Il y a alors d’un côté le secteur médical qui fait de la recherche fondamentale, d’un autre côté le monde sportif qui se consacre à l’entraînement. A partir des années 80, on remarque un rapprochement de ces deux mondes. Les sportifs ont alors accès à des connaissances scientifiques. C’est comme ça que les cyclistes vont apprendre que leur corps peut aller plus loin, qu’il y a des moyens de repousser leurs propres limites. Pour la cétone par exemple, des médecins qui sont proches du monde du sport vont écrire des articles, dans des revues consultées par les cyclistes. Un cycliste un jour m’a dit : “dans les années 1950 quand on changeait d’étape, on lisait Picsou. Aujourd’hui, quand on prend l’avion, les cyclistes lisent Sport et Vie (magazine spécialisé de nutrition sportive, NDLR), voire des revues scientifiques de physiologie. Ce rapprochement entre monde scientifique et monde sportif débouche donc sur un transfert de connaissances. Les sportifs entendent parler des dernières molécules en avant-première. Or, c’est à partir du moment où on subodore le fait que les sportifs utilisent des produits nouveaux, comme en ce moment avec les cétones, que l’AMA va pouvoir lancer le processus."

Donc c’est à cause de la proximité entre monde médical et monde sportif que ce dernier a un temps d’avance sur les institutions antidopages ? 
CB :
 "Complètement. On entend sans cesse dire “les dopés ont un wagon d’avance” Mais pourquoi ? On le comprend justement par le fait que le monde sportif a connu un processus de médicalisation. Dans mon livre “L'épreuve du dopage” certains sportifs m’ont dit que là où ils ont appris le plus de choses sur la nécessité de se doper, c’est dans les colloques anti-dopage. C’est là où on apprend les choses les plus intéressantes sur son corps, sur ses limites. C’est aussi dans ces colloques où, autour de la machine à café, les sportifs échangent avec les médecins des méthodes pour mieux performer." 

“Les médecins sont clairement contre le dopage. Mais tout ce qu’ils ont mis en place ont favorisé le dopage”

Votre analyse vaut-elle pour le sport français seulement ou pour tous les sportifs ?
CB :
 "En France, on fait le grand écart. Il y a d’un côté la volonté de lutter activement contre le dopage, et de l’autre la volonté de gagner, de briller sportivement. Dans d’autres pays, c’est beaucoup moins équilibré, et largement en faveur de la nécessité de gagner. C’est particulier, parce que le corps médical en France est clairement contre le dopage. Mais tout ce qui a été mis en place par le corps médical a favorisé le dopage. Ils disent “les sportifs se dopent parce qu’ils s’entraînent mal” mais plutôt que de dire “arrêtez vous, laissez les processus naturels de vos corps se mettre en place” ils vont dire “entraînez-vous plus scientifiquement pour ne pas vous doper” Or mes travaux montrent que plus les sportifs s’entraînent selon la science, plus ils performent, plus ils se font mal ou tombent malade, et donc plus leur corps a besoin de produits pour récupérer. La scientifisation des entraînements de haut niveau a eu pour conséquence le recours plus fréquent aux produits pour récupérer."

Comment mieux lutter contre le dopage alors ? 
CB : "On devrait faire comme pour les chevaux : dès qu’un sportif est malade, il faut l’arrêter. Interdire tout produit pharmacologique. Pour être logique, soit on autorise tous les produits pharmacologiques, soit on les interdit tous. Là, on atteint une objectivité. Parce qu’en autoriser certains et en interdire d’autres fait qu’il y a une zone floue et que chacun l’utilise à son gré."

Qui a le vrai pouvoir dans le sport de haut niveau ? 
CB : "Pour moi, ce ne sont pas les sponsors ou l’argent contrairement à ce qu’on pourrait croire. Vous pouvez investir 10 millions sur une équipe, si quelqu’un qui y est dopé, tout s’écroule. Ceux qui ont le vrai pouvoir sont ceux qui ont le pouvoir symbolique de définir la norme. Ce sont les experts médicaux." 

Qui sont-ils ? 
CB : "
C’est un groupe très hétéroclite. Globalement, pour les généralistes, le dopage est un problème d’atteinte à la santé. Plus on va vers les spécialistes de sport, plus il est considéré comme une atteinte à l’éthique sportive. Il y a ceux qui suivent les sportifs dans leur carrière, qui sont très proches d’eux. Il y a ceux qui font partie des institutions de lutte antidopage. Et ils ont tous leur vision particulière du dopage. Tout ça c’est complexe, mais on en revient toujours à la question principale : qu’est-ce qu’un produit dopant ?" 
 

*Christophe Brissonneau est enseignant à l'Université Paris Descartes, membre du Centre de recherche Éthique, Sens, Société (CNRS-Université Paris Descartes). Il a dirigé une expertise collective sur le dopage en Europe pour le Parlement européen. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la question du dopage. Il a notamment analysé les récits de vie de cinq cyclistes dopés, professionnels dans les années 90, dans l'article scientifique « Le dopage dans le cyclisme professionnel au milieu des années 1990 : une reconstruction des valeurs sportives ».