Ça s'est passé un 10 juin 1934 : L'Italie remporte sa première coupe du monde, la vitrine du fascisme triomphant voulue par Mussolini

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Auteur·e : Paul Giffard
Benito Mussolini
Benito Mussolini, dictateur italien de 1922 à 1943. | These Football Times

L'Italie remporte la deuxième édition de la Coupe du monde, chez elle, en 1934. Hélas, ce n'est pas le football qui triomphe mais bien l'idéologie fasciste menée par Benito Mussolini. Le dictateur italien, qui n'aime pas le ballon rond, va tout de même se servir de l'évènement pour montrer la grandeur du nationalisme à l'échelle planétaire. Tous les moyens sont permis et la FIFA va fermer les yeux, voulant que la discipline s'émancipe à travers le monde. Récit.

10 juin 1934, c'est la consécration pour le football fasciste. À domicile, l'Italie de Mussolini remporte sa toute première Coupe du monde. Cependant, le Duce (le guide) n'est pas un grand fan du ballon rond. "Il se méfiait du football car c’est un sport anglais (pays ennemi), professionnel et c’est déjà une discipline qui est assez populaire pour entretenir toutes les divisions dans la société italienne, donc toutes les rivalités de club" témoigne Fabien Archambault, historien de l’Italie et du Football dans le documentaire, La véritable histoire des Coupes du monde. Les ouvriers anglais pratiquaient cette discipline le week-end, vue comme un passe-temps. Le dictateur italien considère alors le football comme un sport de communistes. 

Fédérer le pays à travers le football

Le dictateur transalpin souhaite unifier son pays. Au pouvoir depuis octobre 1922, Benito Mussolini n'apprécie guère le campanilisme (de l'italien campanile qui signifie clocher) de ses compatriotes. On parle d'esprit de clocher car les citoyens accordent plus d'importance à leur ville d'origine qu'aux couleurs de leur drapeau national. Un véritable fardeau pour le nationalisme.

"Ce n’est qu’à la veille de la compétition qu’il se rend compte que sa présence dans le stade va pouvoir être d’une propagande utile et efficace. Devant des centaines de journalistes étrangers, un dialogue rituel va s’accompagner avec la foule qui l’affectionne particulièrement" témoigne Paul Diestchy, historien du sport dans le documentaire. 

Le Duce comprend alors, grâce à la persuasion du président de la Fédération italienne de football, Leandro Arpinati, que le football est un vecteur social qui permettrait de changer les mentalités. Il devient ainsi le premier dirigeant politique à se servir de la force de la foule pour en faire une vitrine idéologique. Une initiative qui va s'avérer payante lors du mondiale 1934 et qui donnera des idées à un certain... Adolf Hitler lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Berlin en 1936.

Adolf Hitler veut montrer la supériorité de la race aryenne lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936.
Adolf Hitler veut montrer la supériorité de la race aryenne lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936. © AP

Un mondial loin d'être passionnant sur le plan sportif

Face à ces enjeux politiques, la FIFA, fondée il y a tout juste 30 ans préfère fermer les yeux. Il faut dire qu'à l'époque, ce n'est pas une aussi grande organisation qu'aujourd'hui. Elle préfère se concentrer sur ses intérêts personnels, par l'intermédiaire de son président et créateur de la Coupe du monde : Jules Rimet, montrant ainsi le laxisme français. 

Avec toute cette tension et la montée des régimes totalitaires devant lesquelles le monde essaye de faire face, les pays ne se bousculent pas pour organiser la 2e édition de la Coupe du monde. Seulement deux nations souhaitent accueillir cet événement : la Suède et l'Italie. La pays scandinave retire assez vite sa candidature parce que les Italiens "ont donné des garanties financières" d'après le journaliste Stéphane Bitton. "Ils ont à ce moment-là une aura que n'ont pas les autres nations européennes, ses clubs sont déjà très bien structurés". Restant la seule candidate en lice, l'Italie est donc désignée pays hôte.

Ce deuxième mondial est, néanmoins, loin d'être le plus passionnant sur le plan sportif. L'Angleterre, qui ne veut toujours pas s'affilier à la FIFA, refuse d'y participer. Le tenant du titre, l'Uruguay, décide également de ne pas s'y rendre en réponse au peu d'enthousiasme de certains pays européens quatre ans plus tôt à Montevideo. En guise de soutien, le Brésil, tout comme l'Argentine, enverront une équipe bis.

Des stades politisés et sécurisés par les milices

Pour la toute première fois, des phases éliminatoires, auxquelles le pays organisateur participe, sont mises en place. Le général Giorgio Vaccaro, nouveau président de la Fédération italienne de football (Leandro Arpinati, son prédécesseur, soupçonné d'avoir comploté contre le Duce, est destitué) prévient : "Je ne sais pas comment, mais l'Italie doit gagner ce championnat. C'est un ordre !" Un ordre reçu 5 sur 5 puisque la Grèce se voit offrir 400 000 dollars pour déclarer forfait lors de son match retour face à la Squadra Azzurra lors des qualifications.

Les gradins sont pleins à craquer et les spectateurs viennent en masse. Et pour cause, le dictateur italien n'hésite pas à mettre les moyens pour construire des enceintes "modernes" pour l'époque. Pour montrer la grandeur de fascisme de l'autre côté des Alpes, Mussolini s'inspire de l'URSS et rebaptise les stades en les politisant. À Rome, il y a le Stadio Nazionale du Partito Nazionale Fascista (Stade National du Parti National Fasciste) et à Turin, c'est le Stadio Municipale Benito Mussolini (Stade Municipal Benito Mussolini). Florence et Bologne se contentent, respectivement, de prôner le glorieux passé de l'art romain et l'ingénierie italienne. Que ce soit dans le passé ou le futur, la Nation veut se montrer grande. 

Et pour la sécurité alors ? Si Hitler a la Gestapo, Staline le NKVD, Mussolini peut compter sur le milices, appelées aussi Chemises noires. Les policiers endossent donc un nouveau rôle : celui de stadiers. À noter qu'avant chaque coup d'envoi de la rencontre, les hommes de Vittorio Pozzo doivent effectuer le salut fasciste. Un geste ressemblant à celui effectué par les Romains, pour jurer fidélité à l'idéologie mussolinienne. Ce qui est plus étrange, c'est que les arbitres aussi doivent le faire. Ne voulant pas créer de conflit, la FIFA ne bronche pas et tant que le football peut se développer, elle ne lève pas le petit doigt. Une "neutralité" arrangeante qui a longtemps servi la cause des dictateurs et des régimes autoritaires à travers l'histoire de la Coupe du monde.

Les Italiens effectuent le salut fasciste devant la tribune lors du mondial 1934.
Les Italiens effectuent le salut fasciste devant la tribune lors du mondial 1934. © Farabola/Leemage

Une coupe du monde violente

Après avoir montré la grandeur de l'Italie à travers ses infrastructures, c'est à présent sur le terrain qu'il faut faire ses preuves. Et tous les moyens sont permis pour bâtir une grande équipe. C'est l'Argentine qui va en faire les frais. Doués balle aux pieds, Raimundo OrsiEnrique GuaitaAtilio Demaria, et notamment Luis Monti, qui a joué la finale il y a quatre ans avec l'Albiceleste, sont naturalisés en tant qu'oriundi. Du latin "oriri", qui signifie "avoir pour origine", ce terme désigne un immigré d'origine italienne vivant hors d'Italie.

Pour ce mondial 1934, ce sont 16 équipes qui sont parvenues à se qualifier. Parmi elles, 12 nations européennes (l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, l'Espagne, la France, la Hongrie, l'Italie, les Pays-Bas, la Roumanie, la Suède, la Suisse et la Tchécoslovaquie), trois venant d'outre-Atlantique (l'Argentine, le Brésil et les Etats-Unis d'Amérique) et la dernière, du continent africain, c'est l'Égypte, qui devient ainsi le premier pays africain à participer à une Coupe du monde. 

Les matches de poules n'existent pas à l'époque et les premières éditions se déroulaient sous forme de tableau à élimination directe qui débutait aux huitièmes de finale. L'Italie, qui doit gagner à tout prix, va faire en sorte d'avoir un arbitrage, qu'on qualifiera de "maison". Comme ce quart de finale contre l'Espagne où une ambiance politique y règne. Ce n'est plus une rencontre de football mais bien une opposition idéologique entre le fascisme et le socialisme. Pour preuve, la Roja va subir la violence de la Squadra Azzurra, et Luis Monti va blesser gravement 4 joueurs, profitant d'une époque où les cartons n'existaient pas. Score final, 1-1, le match doit être rejoué le lendemain. La sélection ibérique va effectuer pas moins de sept changements en raison de l'agressivité adverse et s'inclinera finalement 1-0, sur un but litigieux. Le portier hispanique avait subi une bousculade.

"Vous gagnez ou vous mourrez"

En demi-finale, les Transalpins vont faire face à l'une des meilleures équipes du monde : l'Autriche. Surnommée la Wunderteam (la merveilleuse équipe), elle a battu la France en huitièmes de finale et compte dans ses rangs Matthias Sindelar, le Mozart du ballon rond. Le buteur prolifique, qui sera retrouvé mort chez lui en 1939 pour avoir refusé de jouer sous les couleurs l'Allemagne nazie après l'annexion de son pays car il était juif, sera pris à partie par le "pitbull" Monti et sortira sur blessure. Sa formation perd 2-1 et l'Italie arrive ainsi en finale.

Le travail n'est pas encore terminé pour les coéquipiers de Giuseppe Meazza et le Duce leur fait savoir en transmettant un télégramme la veille de l'événement. "Bonne chance pour demain. Vous gagnez ou vous mourrez." L'arbitre, le Suédois Ivan Ekling, subit lui aussi la pression du dictateur avec qui il dîne la veille de la finale contre la Tchécoslovaquie. Il saura se montrer reconnaissant et cela lui vaudra, tout de même, d’être radié à vie, quelques jours après la rencontre selon le journaliste Frédéric Veille dans son livre, Histoires insolites de la coupe du monde de football.

Les deux capitaines Gianpiero Combi, à gauche, et František Plánička, à droite, avec l'arbitre Ivan Eklind avant le coup d'envoi de la finale de la coupe du monde 1934.
Les deux capitaines Gianpiero Combi, à gauche, et František Plánička, à droite, avec l'arbitre Ivan Eklind avant le coup d'envoi de la finale de la coupe du monde 1934. © La Opinión

Une publicité pour le fascime

Le Stade du Parti National Fasciste de Rome accueille la finale. Sous une chaleur ébouriffante, avoisinant les 40 degrés, les travées sont pleines à craquer. Les tifosi attendent ce sacre, qui mettra du temps à se dessiner. Il faudra attendre les prolongations pour voir les locaux l'emporter devant une foule en délire : victoire 2-1. L'Italie est championne du monde et soulève le trophée Jules Rimet pour la première fois de son histoire. 

Mais Benito Mussolini a plus d'une corde à son arc. Il remet à ses joueurs une coupe, bien plus personnelle : la Coppa del Duce, pesant quatre fois plus lourd que la récompense officielle. "Durant cette Coupe du monde de football, le vrai président de la fédération internationale, c'était Mussolini" indiquera Jules Rimet. 

Malgré les diverses polémiques autour de cette victoire, c'est un véritable triomphe pour le fascisme et la compétition en a fait une véritable publicité. Ce n'est que le début du succès pour l'homme qui n'aimait pas le football. La Squadra Azzurra remportera les Jeux olympiques à Berlin en 1936 avant de conserver sa couronne mondiale en France deux ans plus tard alors que le monde sera au bord de la guerre. 

La Coppa del Duce au centre et le trophée Jules Rimet à sa droite.
La Coppa del Duce au centre et le trophée Jules Rimet à sa droite. © Le Miroir des sports
Paul Giffard paul_gfrd

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