Eloyse Lesueur, Renaud Longuèvre, saut en longueur, Zurich
Renaud Longuèvre prend Eloyse Lesueur, championne d'Europe à la longueur, dans ses bras | JULIEN CROSNIER / DPPI MEDIA

Zurich: Le sacre de Lesueur à la longueur vu de l'intérieur

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Avec un bond à 6,85 m au saut en longueur, Eloyse Lesueur a conservé son titre de championne d'Europe et offert à la France sa première médaille d'or lors des Championnats d'Europe de Zurich. Francetvsport.fr a suivi le concours victorieux de la Parisienne aux côtés de ses entraîneurs Renaud Longuèvre et Robert Emmiyan.

Spanovic est en bout de piste. "Ne la regarde pas Eloyse", crie le clan français. Lesueur n’écoute pas. Adossée aux barrières à proximité du bac à sable, la tête entre les mains, la Française semble perdue. Ou peut-être se remémore-t-elle ses deux derniers essais mordus après un envol à 6,85 mètres ? Son titre européen ne tient plus qu’à un saut de la Serbe, mesurée à 6,80 m avec une planche horrible lors de son passage précédent. Sous les vivas de ses entraîneurs, Spanovic s’élance. Lesueur ne respire plus. Son adversaire atterrit.

Le panneau a tout juste le temps d’afficher 6,65 que la Parisienne se retourne le poing rageur, les yeux embués et la bouche grande ouverte. "C’est pour moi, c’est pour moi", hurle-t-elle en se frappant le cœur. Calme en apparence tout au long du concours, son entraîneur Renaud Longuèvre saute sur la piste et se jette sur elle. L’ancien champion d’Europe Robert Emmiyan qui suit la Française depuis 2010 lui emboîte le pas. Boudée par l’or depuis le début de ses Championnats d’Europe, la dizaine de membres de la délégation tricolore présents à proximité s’embrasse et se câline. Les mains claquent, la pression s’envole avec ce premier sacre.

Longuèvre: "C'est ton concours!"

Une joie à la hauteur de la difficulté éprouvée pour conserver cette couronne continentale. Quand Eloyse Lesueur pénètre sur la piste du Letzigrund deux heures plus tôt, le ciel de Zurich mouille et vente tout ce qu’il peut. "Le concours a été retardé de trente minutes et le vent tourne, lâche Longuèvre. C’est la loterie". Mais la championne du monde en salle ne veut pas remettre son titre européen en jeu à la roulette russe. Elle discute avec les juges, râle après les conditions météo. Assis au premier rang des tribunes dans l’alignement de la planche du sautoir, à quelques mètres de son athlète, Renaud Longuèvre la recadre. "Ne perds pas d’énergie. Tes marques sont prêtes, c’est ton concours !" Concentré sur la feuille de start list indiquant les meilleures performances des douze engagées, l’entraîneur se laisse juste distraire par l’arrivée de Teddy Tamgho dans le coin tricolore. "Teddy, mon gars sûr !" 

D’emblée, les 6,81 de Spanovic refroidissent une température déjà fraîche sur l’enceinte helvète. "Pas de stress, elle est l’une des douze élues européennes ayant la chance d’être ici, le stade est beau, le public aussi. Les conditions sont les mêmes pour tous. La vie est belle", se convainc Longuèvre. Ses mains crispés sur le bas de survêtement équipe de France disent autre chose. A ses côtés, Emmiyan ne tient pas en place. Surtout lorsque leur protégée mord deux de ses trois premiers sauts sous le crachin. Les petites boules en cuir des mocassins noirs de l’Arménien se promènent de droite à gauche. Il encourage Lesueur, "Allez Eloyse, c’est maintenant", tape sur l’épaule de Longuèvre, tente de se rassurer "elle est habituée à la pluie avec les séances à Paris". Mais à Zurich, la capitale française est loin.

Longuèvre conseille, Emmiyan pousse

Jusque-là Renaud Longuèvre a été calme et pédagogue. Le rituel est bien rôdé. Après chaque tentative, la sauteuse vient recueillir impressions et conseils de son coach. "Tes fesses sont vers l’arrière, engage toi et recule ta première marque d’un demi-pied. Sois plus solide sur la planche", lui souffle-t-il après sa première tentative mesurée à 6,65 m. Pendant qu’elle va enfiler son bas de survêtement et sa veste à capuche, celui qui l’accompagne depuis dix ans visionne à nouveau le saut. Lesueur retourne prendre les dernières indications avant de repartir au combat. "Tu allonges trop sur la fin", "laisse s’écouler ta minute avant de démarrer pour attendre d’avoir du vent dans le dos", "ne bloque pas ton bras, c’est important de le garder actif quand la planche approche".

Seules les félicitations aux médaillés d’argent français durant leur tour d’honneur, les finales du sprint et les musiques des hymnes poussent Longuèvre à détourner son attention de sa protégée. Sur ses trois premiers essais, la championne d’Europe réussit "un très bon départ", "un bon saut", mais jamais les deux ensemble. "Reste sur ta qualité d’appui", conseille un Tamgho très impliqué. "Elle doit se lâcher, il faut qu’elle se réveille", exhorte Emmiyan. Le regard bleu azur de Longuèvre se durcit.  "L’homme qui déteste perdre depuis l’âge de cinq ans" change de stratégie. Il stimule le mental de sa championne. "Quelques soient les conditions, tu es préparée pour gagner ! Elo, tu dois te battre." "Je vais me battre", rétorque la quintuple championne de France.

Lesueur prend la tête 

Le vent est tombé, comme pour lui permettre d’honorer sa promesse. Piste d’élan, décollage, atterrissage, tout se passe sans dommages. Le planeur Lesueur se pose à 6,85 mètres à son quatrième vol, meilleure marque de la soirée. "Voilà, c’est ça !" s’écrient Robert Emiyan et ses faux airs d’acteur américain des années 80. Sûr des capacités de son athlète qu’il trouve transfigurée depuis son titre européen à Helsinki il y a deux ans, Longuèvre n’a pas esquissé un geste. "Elle a ses marques à 13,50 mètres avec six foulées. Elle peut être encore plus solide sur la planche, aller chercher plus haut avec son bras droit pour relancer le ciseau".

Le technicien de 43 ans veut que Lesueur assomme le concours. "Ne touche plus tes marques. Ce sont tes deux sauts les plus importants de l’année maintenant". La plupart des autres Français ayant terminé, les autres coaches et responsables de la Fédération viennent grossir le comité de soutien à Eloyse Lesueur. Mais cette fois, le stimulus de Longuèvre ne fonctionne pas. "Allez c’est bien là", hurle-t-il en levant sa grande et fine carcasse pour pousser la Française à lancer son cinquième essai. Il est mordu. Le coach tricolore à la mâchoire carrée tente un dernier coup de poker pour rebooster la Parisienne. "Spanovic vient de faire 6,80 sans la planche. C’est mon boulot de te le dire, tu ne gagneras pas avec 6,85". Emmiyan triture nerveusement sa gourmette en or.

Alors qu’ "Elo" s’apprête à prendre son dernier départ, la pluie la devance sur la piste du Letzigrund. La planche touchée laisse le rêve d’un second titre européen en suspens. "Putain, c’était certain", lance un Longuèvre désabusé. "C’était dur avec le vent qui tourne, le retard. Maintenant on est spectateur, c’est le jeu, tu t’es bien battue", glisse-t-il à l’oreille de sa championne. Cinq minutes plus tard, il lui saute au cou dans l’hystérie générale. "Pour devenir compétitif au niveau mondial et olympique il faut devenir quelqu’un d’autre. C’est ce qu’elle a fait", se félicite l’entraîneur de la toute nouvelle double championne d’Europe en titre. Son visage fermé a laissé place à un franc sourire. Longuèvre veut partager son bonheur. Câlins ou taquineries, tout le monde y passe. Même le compagnon de Lesueur. "Dans huit jours, elle revient ici chopper quelques points pour remporter la Diamond League et vous pouvez partir au bout du monde avec l’argent". Pour le moment, Eloyse Lesueur se contentera de l’or.

Vidéo: le saut victorieux de Lesueur à 6,85 m

Vidéo: la réaction de Lesueur après sa victoire

Jerome Carrere

Championnats d'Europe d'Athlétisme