Roland Garros Nadal Joie 062010
Rafaël Nadal exulte après son cinquième titre Porte d'Auteuil | AFP - Patrick Kovarik

Chamoulaud: "Nadal fait passer des émotions"

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Selon Lionel Chamoulaud, l'un des spécialistes tennis de France Télévisions, Rafael Nadal sera encore le grand favori de l'édition 2011 qui débute dans moins de trois semaines Porte d'Auteuil. Notre confrère revient également sur le duel Nadal/Federer, la montée en puissance de Djokovic et les chances françaises, sans oublier le tournoi féminin.

2011 sera-t-il un bon cru ?
Roland-Garros est aujourd’hui en phase avec le tennis mondial, après une période un peu complexe où la plupart du temps le numéro un mondial ne gagnait pas le tournoi. Pete Sampras, par exemple, qui a été le meilleur joueur du monde, n’a jamais gagné Roland-Garros. Le vainqueur était toujours un joueur que le grand public ne connaissait pas, à l’exception d’Agassi en 1999. Nous étions donc un peu sans repères jusqu’à l’avènement de Rafael Nadal et jusqu’à l’obstination dont a fait preuve Roger Federer pour boucler son grand chelem sur plusieurs années. Ce dernier voulait gagner Roland-Garros qui lui échappait à chaque fois. Nous avons ainsi de nouveau, pour la compétition masculine, des vainqueurs potentiels qui sont les premiers joueurs mondiaux, et ça change la donne. Un peu selon le principe des vases communicants, les premières joueuses mondiales qui étaient présentes au rendez-vous il y a encore quelques années ont presque complètement disparu. A l’époque où Kafelnikov, Costa ou Gaudio se succèdaient chez les hommes, nous avions chez les femmes des têtes d’affiche comme Sanchez, les sœurs Williams ou Mauresmo, lesquelles restaient bien identifiées comme rivales d’une année sur l’autre et qui donnaient du beau spectacle. En 2011, il faut bien reconnaître – sans être macho ! – que l’essentiel de l’intérêt de Roland-Garros sera du côté des hommes.

Un grand tournoi, doit-il nécessairement s’achever par un duel au sommet ?
Si l’on me demande ce que je souhaite voir en finale le 5 juin, je dirais Nadal – Djokovic ! En étant un doux rêveur, je placerais un Français en finale… Mais les Français ont actuellement du mal à trouver leur place et, avec les joueurs exceptionnels qu’il y a en ce moment sur le circuit, ça sera très difficile pour eux. Car nous avons la chance d’avoir des joueurs comme Federer, Nadal et Djokovic : ce sont des joueurs qui vont marquer de façon à peu près indélébile l’histoire du tennis et de Roland-Garros. Nadal est parti pour aller chercher un 6e titre, ce qui lui permettrait d’égaler le record de Björn Borg, l’homme qui a, je pense, fait aimer le tennis en France. Ensuite Yannick Noah, grâce son grand succès à Roland-Garros, a eu aussi une image forte. Il attirait le public. Aujourd’hui, je pense que Rafael Nadal n’est pas encore apprécié à sa juste valeur dans notre pays. Les Français aiment bien Federer et des joueurs dont le jeu est un peu plus élégant que celui de l’Espagnol. Pourtant Nadal est tout simplement hallucinant : non seulement il a gagné les quatre tournois du Grand chelem, mais il a aussi une très belle personnalité : c’est quelqu’un d’attachant, quelqu’un d’excessivement fair play, quelqu’un qui parle beaucoup aux jeunes dans tous les sens du terme car il est tout de suite reconnaissable avec son côté un peu héro - le bandeau, les muscles… J’ajouterai, pour avoir beaucoup commenté Roland-Garros, que j’ai rarement ressenti un souffle comme celui que Nadal insuffle sur les courts. Lorsque Nadal entre sur le terrain, je peux vous dire que vous le sentez : la géométrie du court change, de même que le bruit des balles, l’impact, etc. Il n’y a pas d’autres joueurs qui m’ont fait cette sensation ; pourtant il y a des joueurs que j’ai admirés !
Vous suivez le tennis depuis longtemps.

Quelles évolutions remarquez-vous ?
C’est mon 24e Roland-Garros ! Il est toujours difficile de comparer les générations parce que tout change, à commencer par le matériel : les raquettes et les balles ne sont plus les mêmes. La préparation physique des sportifs n’est plus la même non plus : si aujourd’hui l’on était en mesure de mettre le Björn Borg de l’époque face à Rafael Nadal, il serait atomisé ! Un écart s’est creusé. Avec Nadal, nous avons affaire à un phénomène. Je me souviendrai toujours de la première fois où il est venu à Roland-Garros : il avait 18 ans, n’avait jamais joué à Paris, même pas en junior ; il a joué en 3 sets gagnants en donnant l’impression que chaque balle était une balle de match. Une telle implication dans chaque frappe, dans chaque point, je ne l’avais jamais vue. Je me souviens aussi d’une interview en début de tournoi au cours de laquelle je lui avais demandé comment il allait pouvoir arriver au bout en s’épuisant ainsi sur chaque balle et en jouant un jeu qui sollicitait autant l’organisme et qui était aussi dur sur le plan physique. Il m’avait répondu : « Je sens bien sûr que je suis fatigué mais, si moi je suis fatigué, le gars qui est en face, il est détruit ! » A 18 ans, il avait ça en tête : il savait qu’il allait se faire mal et que ça allait être dur, mais se disait qu’en face son adversaire souffrait encore plus !

Le jeu est plus sérieux, mais aussi moins divertissant !
Le fait qu’en quelques années le jeu ait considérablement évolué en vitesse comme en intensité de frappe, parce que le matériel et l’implication physique des joueurs ont changé et que le positionnement sur le court a également évolué, a forcément des conséquences. Yannick Noah plaisantait ainsi récemment à propos de sa finale contre Wilander en disant : « Incroyable, je croyais que c’était du ralenti ! » De fait, au milieu des années 1980, les joueurs savaient qu’ils n’avaient pas grand-chose à craindre du 110e ou même du 80e joueur mondial au premier tour : les choses sérieuses commençaient en deuxième semaine. Aujourd’hui, le niveau s’est tellement resserré et nous avons tellement gagné en intensité que dès le premier tour tout est possible. Il faut donc être attentif, faire attention. Federer, qui a toujours été exemplaire dans ce domaine à chaque fois qu’il jouait quelqu’un, quelque soit son classement, a toujours pris la partie avec beaucoup de sérieux, avec beaucoup d’exigence, de concentration. Cette attitude excluait bien sûr les sourires ou la discussion avec le public, les contestations auprès de l’arbitre. Il faut dire que l’on était allé très loin, avec Mac Enroe notamment, et que les règles ont changé ! L’intensité est tellement forte que sortir de sa concentration et perdre de l’énergie à faire des fantaisies serait aujourd'hui très risqué. Les joueurs ont changé d’attitude. Ce sont de grands professionnels. Ils sont à fond de la première à la dernière balle, quoi qu’il arrive. Ils ne sont pas là pour faire un numéro et essayer de voir si la blonde du 3e rang les regarde ou pas !

Quels sont les joueurs à suivre cette année ?
Le favori logique, loin devant les autres, est Rafael Nadal. Attention cependant à Novak Djokovic, invaincu depuis le début de l’année, bien qu’il reste, avant Roland-Garros, les tournois de Madrid et de Rome où il pourrait être battu. Toutefois, il est monté d’un cran et s’est rapproché de Federer et de Nadal à tel point qu’il a pris la deuxième place à Federer. Je pense pour ma part que Federer aura du mal cette année à Roland-Garros, même si je le crois encore en mesure de faire des coups d’éclat... mais pas sur terre battue. A côté, l’Argentin Juan Martin Del Potro et les Espagnols Nicolas Almagro, Fernando Verdasco et David Ferrer sont à surveiller.
Nadal reste quoi qu’il arrive le plus grand joueur de l’histoire de la terre battue. Jamais quelqu’un n’a gagné autant de tournois sur cette surface, c’est absolument phénoménal : il a gagné sept fois Monte-Carlo de suite, six fois Barcelone avec juste une interruption.

Des Français ?
Côté français, il y a deux joueurs pour lesquels on peut espérer quelque chose : Gaël Monfils, qui a déjà été demi-finaliste à Roland-Garros, et Jo-Wilfried Tsonga qui va arriver assez frais et disponible à Roland-Garros car il a plutôt raté son début de saison. Roland-Garros reste pour lui un objectif ; espérons qu’il arrive au moins en deuxième semaine, en huitièmes de finale et pourquoi pas en quarts ! Pour ces joueurs, la difficulté essentielle sera le tableau : le tirage au sort nous dira contre qui ils vont jouer et à quel moment ils vont rencontrer les « cadors » Djokovic ou Nadal… Car si vous tombez sur Nadal en huitièmes… votre finale, vous la faites en huitièmes ! Certes, un exploit est toujours possible mais ça devient très compliqué…

Quand auront lieu ces tirages au sort ?
Les tirages au sort ont lieu le vendredi qui précède le tournoi, soit le 20 mai à Roland-Garros, et sont effectués par les tenants du titre. Pour les femmes ça sera l’italienne Francesca Schiavone.

Et parmi les joueuses, lesquelles seront les plus combatives ?
Du côté des filles, l’italienne Francesca Schiavone va essayer de défendre son titre. L’an dernier, elle avait amené un peu d’émotion sur le tournoi. Jamais en effet l’Italie n’avait emporté Roland-Garros alors que c’est un pays qui a une tradition de terre battue. D’une certaine façon, ça nous changeait un peu de voir une latine succéder aux Européennes de l’Est. La première joueuse mondiale actuelle, la danoise Caroline Wozniacki, n’a pas encore emporté de grand chelem et ça sera intéressant de savoir si elle est en mesure de remporter Roland-Garros, car elle en a besoin pour son palmarès. Elle s’est ainsi fixé comme objectif d’aller chercher un titre majeur et elle peut le faire sur terre battue car elle est bonne sur toutes les surfaces. Les Françaises en ce moment ne sont pas en forme, notamment celles qui devraient être des locomotives comme Aravane Rezai ou Marion Bartoli. Cela arrive parfois, il y a une sorte de dépression due au départ d’une personne charismatique comme Amélie Mauresmo, même si celle-ci n’a jamais vraiment réussi à Roland-Garros.

En résumé, l’intérêt majeur du tournoi cette année, c’est Nadal !
Ce qui fait la force d’un champion ou d’une championne, au-delà de ses qualités physiques, techniques, et stratégiques, c’est qu’il doit être un tueur - ou une tueuse ! Lors d’un match, j’ai toujours l’impression que Nadal joue sa vie ! Certains joueurs sont capables d’être encore plus forts et encore plus déterminés quand ça ne va pas : ils s’accrochent dans la difficulté, trouvent un truc. C’est ce qui s’est passé avec Nadal lors de cette finale de Wimbledon ou il l’a emporté, après cinq sets d’échanges, grâce à un service-volée inattendu et stupéfiant. Federer s’est fait surprendre et ça a fait basculer le match. Nos Français ne sont peut-être pas suffisamment guerriers. Nadal fait passer de vraies émotions ; il a une force incroyable. Il n’y a que des sportifs comme Michaël Schumacher ou Tiger Woods qui m’aient impressionné comme lui sur le plan du mental en sport individuel. C’est phénoménal … et quand on sait qu’il n’a que 24 ans !

Un succès assuré pour cette édition 2011 ?
Le succès du tournoi, ce sont les joueurs qui le feront. Nous, nous commenterons et mettrons tout en place pour être réactifs, pour ne rien rater et pour que ça se passe le mieux possible.

Propos recueillis en interne par Françoise Payen