Kawhi Leonard, l'arme fatale des San Antonio Spurs

Kawhi Leonard, l'arme fatale des San Antonio Spurs

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Pour vaincre Oklahoma City en demi-finale de conférence, les San Antonio Spurs s'appuieront sur leur arme fatale: Kawhi Leonard. Leader discret et travailleur, l'ailier de 24 ans est le nouveau visage d'une franchise qui vit un tournant dans son histoire. Portrait.

Comme bon nombre de gamins de Los Angeles, Kawhi Leonard a eu la douleur de perdre un proche dans de terribles circonstances. Le 19 janvier 2008, Mark Leonard, son père qui lui a donné ce prénom qui "fait hawaïen", est tué par balles dans son entreprise de lavages de voitures. Rares sont les adolescents qui répondent juste "ça va" quand leur oncle vient aux nouvelles. Plus rares encore sont ceux encore qui jouent un match de basket le lendemain. Kawhi Leonard est l’un d’eux. Face à Campton Dominguez, il porte son lycée Martin Luther King (17 points) mais ne peut empêcher la défaite des siens. Il ne peut pas non plus retenir un torrent de larmes dans les bras de sa mère venue le couver du regard dans les tribunes.

Un saut dans l'inconnu pour les Spurs

C’est contre ce garçon discret au possible et obsédé par la perfection que les San Antonio Spurs ont décidé d’échanger, avec Indiana, le chouchou de la ville un soir de juin 2011 à la draft. "George Hill était l’un de mes joueurs favoris, mais nous étions trop petits avec Tony (Parker), George (Hill) et Manu (Ginobili) au poste 3 (ailier)", explique Gregg Popovich à ESPN, le gourou de cette ville du Texas. Les dirigeants des Spurs mentiraient s’ils racontaient qu’ils n’ont pas douté de leur choix. Si en 1997, celui de Tim Duncan était aisé, le moove pour Kawhi Leonard l’est beaucoup moins. "Nous étions morts de peur, raconte Popovich. Pendant quelques minutes, la seule chose que nous faisions était de nous fixer dans le blanc des yeux, sans rien dire. C’était une décision incroyablement difficile. Nous ne connaissions pas ce gosse. Il n’était pas un scoreur, pas un joueur au large, juste un gars costaud qui prend des rebonds". Drafté en 2008, Hill est un solide sixième homme pour les Spurs mais la donne a changé en NBA et les ailiers font la loi (LeBron James, Kevin Durant, Carmelo Anthony). Une situation, couplée à l’insistance de son adjoint Mike Budenholzer (aujourd’hui coach des Hawks), qui finit de convaincre Gregg Popovich de faire venir l’ailier de San Diego State (Californie). 

Kawhi Leonard à l'écoute de son coach, Gregg Popovich
Kawhi Leonard à l'écoute de son coach, Gregg Popovich

Kawhi Leonard c’est avant tout un physique. Un double mètre sous la toise, un quintal de muscle, une envergure ahurissante de 2,22m et des mains interminables de 27 centimètres. "Vous visualisez le Galaxy Note II (un smartphone), demande son ancien partenaire à la fac, Jeremy Castleberry à EPSN. Ils ressemblent à des tablettes n’est-ce pas ? Ils étaient les seuls téléphones à paraître normaux dans les mains de Kawhi. Un iPhone ressemblait plutôt à un jouet pour enfant".

"Veux-tu être grand ?"

Ce physique, Kawhi Leonard s’en sert pour écœurer ses adversaires. Sa tête, il s’en sert pour travailler sans relâche et écouter ses coachs. Au lendemain de la draft 2011, la NBA vit un nouveau lock-out sur fond de bisbille entre les joueurs et les propriétaires sur le partage des immenses revenus de la Ligue. Les franchises n’ont tout simplement plus le droit d’entrer en contact avec leur joueur. Seulement voilà, Chip Engelland, le spécialiste du shoot qui a façonné celui de Tony Parker et tant d’autres à San Antonio, s’était mis en tête de modifier la mécanique de tir du rookie. Dès son premier jour, Engelland lui pose une simple question : "Veux-tu être grand ? Ce n’est pas une question facile. Être bon, c’est déjà ça. Penses-y". Le lendemain, Kawhi Leonard revient vers lui avec sa réponse, "je le veux. Je veux être grand". Pour commencer, Engelland présente trois photos à son poulain. Sur la première, l’un de ses shoots, sur la seconde celui de Richard Jefferson, un ailier passé par les Spurs, et sur la dernière, un shoot de Kobe Bryant, considéré comme l’un des plus purs techniquement. Chip Engelland entend montrer à Leonard que son geste ressemble à celui de Jefferson, passé de 31% à trois points lors de sa première saison aux Spurs à 44% après avoir amélioré sa mécanique la saison suivante. Un travail minutieux et terriblement frustrant qui nécessite une force de caractère évidente quand le joueur passe par une période où ses pourcentages diminuent graduellement avant de remonter quand il a assimilé le geste, d’où l’utilité de la présence d’un coach. "Kawhi, c’est un état d’esprit", tranche Gregg Popovich.

Les Spurs l’ont compris quand, revenu au centre d’entraînement trois mois plus tard, Leonard s’est amélioré sur la base des maigres conseils glanés auprès d’Engelland avant le lock-out. Dès sa première saison, il affiche 49% aux tirs dont 37% de loin. Cette saison, il a franchi la barre des 50 au général et tutoie les 45 derrière la ligne. En quatre saisons, Leonard est devenu un sniper de premier plan invité au concours trois points de la NBA au dernier All Star-Game, invitation qu’il a refusée. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’à ses débuts, les Spurs voulaient faire de Leonard leur "nouveau Bruce Bowen" (un ailier de 2,01m peu athlétique mais incroyable défenseur et triple champion NBA dans les années 2000). Rapidement Popovich s’est rendu compte que Kawhi pouvait faire bien plus que Bowen et sa dualité, défense harassante et trois points dans le corner. "Il ne savait pas dribbler, ni faire une passe mais il était un put*** de défenseur, Kawhi a des atouts offensifs dont Bruce ne pouvait même pas rêver", détaille Popovich dans un rire à Sports Illustrated.

Un contrat à 94 millions de dollars

Ces qualités l’ont mené déjà plus haut que ce que sa franchise imaginait. Double meilleur défenseur de l’année (2015 et 2016) et MVP des Finales (2014), une première pour un joueur extérieur (Hakeem Olajuwon est double MVP des Finales et double meilleur défenseur de l’année), Kawhi Leonard a touché le jackpot l’été dernier avec un contrat de 94 millions de dollars sur les cinq prochaines années. Savez-vous ce qu’il a fait pour fêter ça ? Il est allé à la salle pour s’entraîner. Le soir, il a effectivement célébré ce contrat avec son agent dans un restaurant mais a coupé court à la soirée. Le lendemain, deux heures de musculation lui étaient programmées à 8 heures du matin, puis 2h30 sur le terrain à 11h30 puis une heure pour améliorer son handle (le maniement de ballon) et enfin une séance de shoot en fin d’après-midi. "J’avais déjà l’argent et la sécurité, rappelle Leonard. Vous voyez souvent une différence dans le jeu de certains quand ils ont leur gros contrat. J’essaye de faire la maximum pour ne pas être ce type de joueur". Une chose est sûre, le Californien n’a pas changé en tant qu’homme. Cet hiver, la perte de coupons de réduction chez son sponsor, Wingstop, l’aurait mis dans une colère noire.  

Kawhi Leonard avait éxplosé lors des Finales 2014
Kawhi Leonard avait éxplosé lors des Finales 2014

Ses coéquipiers à San Antonio répètent inlassablement la même rengaine à son propos, Kawhi Leonard ne vous regarde pas dans les yeux, il ne parle pas. "Je ne pense pas avoir déjà discuté plus de 10 ou 15 secondes avec lui", détaille Tim Duncan. "Comment pourrais-je le savoir ?" répond LaMarcus Aldridge quand on lui demande ce que fait son alter-ego à San Antonio en dehors des matches. Lors du traditionnel media day d’avant-saison, un journaliste a tenté d’obtenir une interview de 30 minutes avec le joueur, Leonard a refusé, vingt s’est-il vu proposé, nouveau refus. Quinze alors ? Non plus. Dix ? Cinq ? Leonard a accepté deux minutes d’interview au milieu d’un entraînement et a demandé à un attaché de presse des Spurs de compter les secondes. "Il ne veut pas être sous les feux de la rampe", estime Popovich. "C’est un gros bosseur, fidèle à lui-même", résume David West

Kobe Bryant ravi de ne plus avoir "affaire à lui"

Oui Kawhi Leonard n’est pas démonstratif. Il n’est pas et ne sera peut-être jamais un leader vocal – là est peut-être sa seule limite -, en revanche, il est un leader par l’exemple. "Très souvent, je dois aller à la salle et dire à mes assistants : ‘foutez-le dehors, nous avons un match ce soir’" se remémore son coach. Sur le terrain, Kawhi Leonard est un tueur silencieux et froid. La foule, il s’en passerait bien. "Je crois qu’il préfèrerait que la salle soit vide", pense son coach. Cette saison, Paul George (1/14 aux tirs), Carmelo Anthony (4/17) et Kevin Durant (6/19) ont buté sur sa défense pot de colle. Après le dernier match de sa carrière face aux Spurs, même l’immense Kobe Bryant a reconnu son soulagement de ne plus "avoir affaire à lui". La légende des Lakers est un modèle pour Kawhi Leonard qui a vaincu sa timidité pour s’adresser au Mamba lors d’une opération Nike. Le tout juste retraité se rappelle, pour Sports Illustrated​, que le Spur ne lui parlait pas beaucoup mais qu’il lui a posé des questions "très précises". Celui que Gregg Popovich compare à Michael Jordan, uniquement pour "sa capacité à peser des deux côtes du terrain", est devenu cette saison l’arme numéro 1 de San Antonio en attaque malgré l’arrivée d’Aldridge. En février dernier, les Spurs et Orlando sont à égalité à 13 secondes de la fin. Popovich prend un temps-mort et commence à dessiner une attaque avant de l’effacer pour donner la balle à Leonard en isolation. Face à Aaron Gordon, l’ailier texan patiente avant d’attaquer la raquette, de s’arrêter à six mètres du panier et de réussir le panier de la gagne à neuf dixièmes du buzzer. Évidemment, Leonard ne fête pas cette réussite, ce n'est pas son genre.

Kawhi Leonard avait éreinté LeBron James en défense lors des Finales 2015
Kawhi Leonard avait éreinté LeBron James en défense lors des Finales 2015

Au nom du père

Cette action, anodine pour un match de saison régulière, est le symbole de la prise de pouvoir du joueur formé à San Diego State au sein de la franchise la mieux gérée de la NBA. Avec son Big Three (Duncan-Ginobili-Parker), San Antonio a glané trois titres (2003, 2005, 2007) et un supplémentaire avec Leonard (2014). Longtemps, R.C. Buford le manager général, a pensé que l’ère de gloire de sa franchise ne survivrait pas à la fin Big Three. "Il a changé la course de notre organisation, lâche-t-il à Sports Illustrated. Il nous a donné un second souffle". Cette franchise est devenue la sienne. Une chose est sûre, ce fait ne changera pas l’homme qu’il est. Tout au long de sa saison rookie, et alors qu’il touchait déjà plus d’un million de dollars à la saison, Kawhi Leonard conduisait sa vieille Chevy Malibu de 1997 qu’il avait à l’université. Même aujourd’hui, alors qu’il s’est offert une Porsche, il lui arrive de la prendre à nouveau parce qu’elle "consomme peu". Année après année, Leonard a nettoyé cette voiture si particulière à ses yeux quasiment chaque jour. "J’imagine que mon père doit être fier de moi " confesse le joueur, fendant la carapace.

Christophe Gaudot @ChrisGaudot