La folle cadence de la NBA est-elle nocive ?

82 matchs en 6 mois : Comment font donc les joueurs NBA pour tenir ?

Publié le , modifié le

Le joueur des Philadelphia Sixers Tobias Harris a crevé un abcès dans le monde de la NBA le 14 octobre dernier : il s’est ouvertement plaint de la problématique du manque de sommeil. Avec 82 matches, en moyenne 100 000 kilomètres à parcourir, à peine quelques jours de repos, le tout en six mois, les joueurs sont en effet soumis à des cadences nocives.

 “C’est le vilain petit secret que tout le monde connaît”. Tobias Harris a ouvert un débat le 14 octobre dernier Outre-Atlantique dans le monde de la NBA. Le joueur des Sixers a évoqué l’étendue des problèmes que pouvaient causer le manque de sommeil chronique des basketteurs. “Je pense que d’ici quelques années, ça deviendra le problème dont on parlera, comme la NFL (le championnat professionnel de football américain) avec les commotions”. La santé des basketteurs est en effet mise à rude épreuve tout au long de la saison. Promenés de parquet en parquet, dans un pays qui fait 17 fois la France, ils doivent soutenir une cadence infernale : 82 matches, environ 100 000 kilomètres à parcourir, le tout en six mois.

Premier impact : le sommeil, la récupération de l’organisme. Le témoignage de Tobias Harris sur son quotidien est édifiant. Dès la fin des matchs, Harris entame sa routine de sommeil. Dans les vestiaires, il s’enfile une ceinture de respiration autour de la taille, et un dispositif cardiaque autour de l’index, relié à son Ipad. Pendant quelques minutes, il respire profondément, lentement, et essaye de moduler son rythme cardiaque grâce à son Ipad. C’est ce qu’il appelle son temps d’apaisement. L’objectif est simple : il se met dans les meilleures conditions pour un sommeil optimal.

Allô Sleep Doctor ? 

A force, les joueurs développent des méthodes personnelles pour y faire face. Pour James Michael McAdoo, actuellement en Turquie mais longtemps joueur en NBA,  c’était la sieste. “J’avais l’habitude de faire une “sieste NBA”, c’est-à-dire une sieste de deux ou trois heures en plein milieu de la journée” s’est-il amusé à raconter au Guardian. Quelques équipes ont fait appel ces dernières années aux services de Charles Czeisler, le directeur de la division de médecine du sommeil d'Harvard. Dans le milieu, on l'appelle "Sleep Doctor". Il a notamment travaillé avec trois équipes NBA. Il prodigue conseils et solutions aux stars comme aux joueurs plus modestes. Tous ont le même problème : ils dorment moins que la moyenne alors qu'ils devraient dormir "entre 8 et 10h" par nuit.  "Le sommeil procure un avantage tactique largement ignoré dans le sport", analysait Charles Czeisler, alors au chevet de l'équipe de Portland. C'était en 2009, et dans la foulée,  l'équipe avait adapté son emploi du temps. Finis les entraînements trop matinaux ou les avions au petit matin. 

Ce niveau de conscience est cependant loin d’être la norme. Tous les joueurs savent que le sommeil est crucial, mais peu se donnent les moyens de maîtriser ce paramètre. La plupart des joueurs NBA interrogés par ESPN dans son dossier sur le sommeil en NBA, disent dormir entre 4 et 5h par nuit. Et encore, quand ce temps de sommeil est glané dans l’avion - ce qui est souvent le cas - les joueurs ne dorment pas très bien. “C’est n’est pas un sommeil optimal quand vous êtes dans l’avion. Ca ne compte pas vraiment en fait” estime Andre Iguodala, joueur des Golden State Warriors. 

Le manque de sommeil chronique est probablement cancérigène

Ne pas dormir autant qu’il le faudrait, est-ce un problème pour la santé? Oui, d’après plusieurs études. Le manque de sommeil chronique est associé à une augmentation des risques de cancer, de diabète, d'obésité, de maladies cardiaques, d'Alzheimer, de démence, ou encore de psychose. "Le nombre de personnes qui peuvent survivre avec 6 heures de sommeil ou moins sans présenter un quelconque trouble, s'approche de zéro" indique à EPSN Matthew Walker, professeur de neuroscience et de psychologie à l'Université de Berkeley.


Et quand bien même certains joueurs parviendraient à dormir convenablement : les matches de nuit à intervalle réguliers sont en eux-mêmes nocifs. L’Organisation mondiale de la santé a classé en 2017 le travail de nuit comme cancérigène probable. Tout comme les personnels médicaux, les militaires, les pilotes, ou les pompiers, les joueurs de NBA sont donc soumis à un rythme de travail malsain. Timothy Royer, un neuropsychologue spécialisé dans la performance des athlètes, ajoute : “Il n’y a pas une usine ou un bureau qui déplacerait leurs employés de nuit comme les basketteurs sont déplacés en NBA” En d’autres termes, les innombrables aller et venue des joueurs NBA d’une ville à l’autre, tous les deux ou trois jours, augmentent les risques. 

Interrogée à ce sujet par le site ESPN, la NBA a répondu de manière évasive, se contentant de rappeler ses “engagements”. “La santé des joueurs continue d’être un sujet majeur pour la NBA : nous avons opéré des changements significatifs dans le calendrier des matches, avons investi dans une nouvelle charte pour les lignes aériennes, nous avons un programme sur la santé et le bien-être mentale, ainsi que des investissement dans des nouvelles technologies… Le sommeil est un domaine qu’on surveille de près et qui fait partie de ces efforts”  

Des avions ou des palaces ? Tout pour éviter l'épuisement


Comment traverser l’Amérique et jouer deux, trois, voire quatre matches de basket à haute intensité entre chaque escale ? Comment éviter l'épuisement ? La question du voyage a été rapidement appréhendée par les équipes. Conscientes du danger et, surtout, du mauvais impact potentiel sur le rendement de leurs stars, elles  font tout pour en atténuer les conséquences. Vraiment tout. Ainsi, les compagnies aériennes rivalisent d’inventivité pour leur concocter les avions adéquats. A l’intérieur, une cinquantaine de sièges seulement suffisent pour les joueurs, le staff et les journalistes. Les joueurs des Dallas Mavericks ont des salles de bain immenses et des fauteuils de luxe dans leur avion privé, d’après un article de nos confrères de France Info.

Selon une étude américaine parue en 2018 au NCBI, le voyage aérien régulier a une influence négative sur la santé et la performance des joueurs. Cela pour une raison simple : la pression de l’altitude et l’inactivité prolongée d’un vol rigidifient les muscles et les jointures. D’autres études relèvent une augmentation des blessures en raison des voyages, pointant du doigt un déséquilibre de l’horloge interne des sportifs, dû aux décalages horaires fréquents; et donc, au manque de sommeil. 

Hassan Whiteside, joueur des Portland Trail Blazers, est aussi un conscientisé de la question du sommeil. Il en est persuadé : "le sommeil peut faire la différence entre une belle et une terrible carrière" Mais quand on lui demande s'il pense qu'il est possible, aujourd'hui, pour un joueur NBA d'avoir un sommeil de qualité, il coupe net : "Non, non. C'est impossible".