Ca s'est passé un 15 avril 1993 : Le CSP Limoges devient champion d'Europe de basket

Publié le , modifié le

Auteur·e : Alexandre Boyon
Richard Dacoury
Richard Dacoury après la victoire du CSP face à Trévise, le 15 avril 1993 | OLIVIER MORIN / AFP

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Le 15 avril 1993, il devenait à Athènes – quelques semaines avant Didier Deschamps et l’OM- le premier capitaine d’une équipe française à remporter la plus prestigieuse des Coupes d’Europe. A 60 ans, la silhouette est toujours aussi athlétique. Richard Dacoury n’a "jamais fait autant de sport qu’en cette période de confinement, c’est plutôt sympa de le faire avec ta femme et ta fille". Tapis de course, home-trainer et yoga, des moments de partage dans leur maison en Région parisienne. Entre deux séances d’entraînement, la figure emblématique du CSP Limoges est revenue sur la genèse de cet exploit au sein d’"une équipe où chacun se sacrifiait pour l’autre". Ce 15 avril, dans le stade de la Paix et de l’Amitié, le chef des guerriers limougeauds s’est hissé sur le toit de l’Europe.

"La meilleure défense, c’est l’attaque !" On ne sait pas qui a prononcé cette phrase, en revanche, on est sûr que cet anonyme aurait révisé son jugement s’il avait vu jouer le CSP Limoges du sorcier serbe Bozidar Maljkovic. "La défense était la meilleure solution pour que notre équipe existe au niveau européen, il l’a tout de suite vu. On manquait sans doute de taille pour en imposer dans les airs, on n’avait peut-être pas assez de talent offensif pour jouer et gagner en 90 points. On jouait sur nos valeurs en empêchant les autres de développer leur jeu ; à 55 ou 60 points, on pouvait battre n’importe qui et on l’a prouvé". Quand il arrive en milieu de saison précédente, le coach révolutionne la philosophie du basket des champions de France. Dacoury est le symbole de cette mutation.

Malkjovic m’a appris le basket

Dans les années 80, le "Dac" est le plus américain des joueurs français, un précurseur qui enflamme le parquet de Beaublanc avec ses dunks et ses alley oops "notre spéciale avec Jean-Michel Sénégal". A 32 ans, il va redécouvrir son sport. Pendant longtemps, la philosophie du club était de marquer un point de plus que son adversaire, la défense n’était pas la priorité "Maljkovic a bousculé ce stéréotype. Il m’a appris le basket. Il a senti que je pouvais m’épanouir dans ces phases défensives, que ça pouvait être un challenge pour moi. Il a fédéré une équipe autour de ce projet. En même temps, les gens l’ont peut-être oublié mais j’avais déjà été de nombreuses fois désigné meilleur défenseur du championnat de France. Il a exacerbé cette part de moi-même". Une stratégie payante. Limoges se qualifie pour le Final Four en battant in extremis Le Pirée lors du match d’appui des quarts de Finale. "Une ambiance incroyable, je n’ai jamais connu une telle charge émotionnelle. Les 9000 spectateurs ont contribué à ce que la magie ait lieu."

Fleur au fusil

Invité à la table des Grands, Limoges se fait tout petit. "On était l’ Underdog (rires) ! On y allait la fleur au fusil, on se demandait ce que l’on faisait là. Le coach faisait tout pour nous détendre avec un discours hyper optimiste qui ne lui ressemblait absolument pas. Il nous disait, faites ce que je vous dis et je suis sûr qu’on gagnera". En demi-finale, le CSP gagne de 10 points face au Real Madrid du mythique Arvydas Sabonis. "Un immense exploit, on les empêche de jouer, on les ralentit au maximum. Ce n’est peut-être pas le plus beau basket mais c’est du basket intelligent et tactique, un énorme combat. Le match parfait, tout en contrôle. Mais juste après, je réalise très vite qu’on est en finale". Désormais, impossible de se cacher. La rencontre sera retransmise en direct à 20 heures sur nos antennes, des millions de téléspectateurs en France et à travers l’Europe. "C’est comme sauter en parachute, la première fois, ça va, c’est la deuxième qui est la plus impressionnante. Après la performance face au Real, la pression nous rattrape, le match d’après allait être forcément différent, il y avait une attente désormais".

La victoire d’un groupe

Mais là encore, face au Benetton trévise du prodige croate Tony Kukoc, l’exploit est au rendez-vous. Cette rencontre est l’archétype du basket ultra défensif proposé les joueurs de Maljkovic. Limoges n’inscrit que 22 points à la pause (un record) mais n’en encaisse que 29. "On était mené mais on était serein. On avait raté des tirs faciles, des shoots ouverts, Michael Young notre meilleure arme offensive n’en mettait pas un dedans mais on n’est pas désarçonné, on ne se désagrège pas, on se disait ça va rentrer". 

Et effectivement, ça rentre ! Michael Young enfile les paniers, les chiens de garde Bilba, Redden et Zdovc mordent encore plus les attaquants adverses. "On revient dans le match. La solidité mentale de cette équipe était assez incroyable". Limoges passe en tête à quelques secondes de la fin. La balle est dans les mains de Kukoc, la suite, une interception génialissime de Fred Forte, lay-up et succès 59-55 pour la postérité. La consécration pour tout un groupe. "J’ai de l’admiration et de l’affection pour ces joueurs-là qui sont devenus des amis pour la vie. Ils se mettaient chiffon pour permettre aux autres de briller".

Les larmes de Kukoc

Remise de la Coupe, interviews, embrassades, tout s’enchaîne très vite. "On s’est retrouvé dans la foulée à l’aéroport d’Athènes à attendre notre avion privé pour rentrer. Toni Kukoč était là lui aussi, tête basse. Il avait a déjà remporté deux Ligues des Champions, disputé la finale des Jeux de 92 avec la Croatie contre la Dream Team américaine et s’apprêtait à rejoindre Chicago et la NBA (Ndlr : où il allait remporter trois titres NBA aux côtés de Michael Jordan) mais ce soir là, sur le tarmac, il était assis, les larmes aux yeux, totalement dépité. On est allé le voir, je ne vais pas dire qu’on l’a consolé mais on lui dit au revoir et on lui a souhaité bonne chance pour la suite, c’était un sentiment étrange". 

Le vol oscille entre excitation et fatigue nerveuse, les joueurs sont en lévitation, l’entraîneur les ramène sur terre.  "N’oubliez pas qu’on a un match dans 3 jours, pas question qu’on soit Champion d’Europe et pas Champion de France, on doit s’entraîner, on fera la fête après. Il nous reprend en main. Le quotidien te rattrape immédiatement. C’était assez étonnant de vivre ça, un bonheur immense et ne pas pouvoir le célébrer". Une situation d’autant plus paradoxale qu’en pleine nuit, lors du survol du petit aéroport de Limoges, les joueurs n’en croient pas leurs yeux. "Il y avait comme un immense serpent de lumière, c’était les phares des voitures, toute la ville était venue nous accueillir. C’était fabuleux".

Personne ne fait la fête. Dès le lendemain, tout le groupe est à l’entraînement à la veille du 1er match des demi-finales du championnat de France face à Gravelines. "Avec la fatigue, on l’emporte un peu comme des voleurs à la dernière seconde, une victoire de deux points à l’arrache contre le cours du jeu. On se précipite tout heureux dans les vestiaires pour le débriefing à chaud et là on se prend une volée de bois vert par le coach. Il nous a tous fait retomber. Son discours avait du sens. Quelques semaines plus tard, on devient champion de France sur le parquet de Pau". 1993, l’année de tous les succès. 27 ans plus tard, aucun club masculin français n’a rejoint le CSP Limoges au palmarès de la plus grande compétition européenne. Richard Dacoury reste à ce jour le capitaine d’un groupe unique qui a su contrer les grosses écuries et mettre l’Europe a ses pieds. La victoire d’une équipe, d’une philosophie aussi.

Alexandre Boyon boyonalexandre