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ZoomX Vaporfly Next%, les chaussures de la discorde

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Nike ZoomX Vaporfly Next% : c’est le nom barbare de ces nouvelles chaussures développées par les ingénieurs de l'équipementier américain. Introduites en 2016 avec les Vaporfly 4%, ces nouvelles « bottes de sept lieues » promettraient selon certains observateurs de survoler la concurrence, notamment grâce à une nouvelle mousse révolutionnaire et une plaque de carbone incorporée dans la semelle. La polémique n’a cessé d’enfler ces derniers mois quand de nombreux acteurs de l’athlétisme ont ouvertement parlé de « dopage technologique » pour qualifier ces prototypes, poussant la fédération internationale d’athlétisme (World Athletics) à ouvrir une enquête. Au point d’interdire ces nouveaux modèles cette semaine ?

Souvenez-vous. Nous sommes le 12 octobre 2019. Eliud Kipchoge devient le premier homme à franchir la barrière symbolique des 2 heures au marathon.
1 heure 59 minutes et 40 secondes. C’est le temps qu’il aura fallu pour que le Kenyan avale les 42 kilomètres et 195 mètres tracés dans les rues de Vienne. Stratosphérique. Un détail pourtant n’échappe pas aux observateurs les plus avertis. Outre les « lièvres » utilisés par Kipchoge pour se protéger du vent, ses chaussures rose bonbon, flanquées de la célèbre virgule, attisent la curiosité.

Le lendemain, sa compatriote Brigid Kosgel pulvérise le record du marathon féminin de Paula Radcliffe en 2 heures 14 minutes et 4 secondes, soit 1 minutes et 21 secondes de mieux. Avec, comme la veille, ces mêmes chaussures rose bonbon au pied.

Le 17 octobre, c’est Ryan Hall, recordman des États-Unis du semi-marathon, qui fait parler de lui avec un tweet pour le moins accusateur : « Lorsqu’une chaussure contient de multiples couches de carbone dans sa semelle, ce n’est plus une chaussure de course. C’est un ressort ! Selon moi, cela donne aux propriétaires des Vaporfly un avantage injuste par rapport aux autres coureurs ».

Une pluie de records et des questions

Dans la foulée, plusieurs autres coureurs s’estiment lésés et portent plainte à la World Athletics. Dans l’urgence, la fédération internationale d’athlétisme ouvre une enquête pour déterminer si oui ou non les nouvelles chaussures Nike doivent être interdites en compétition. En cause ? La règle 143.2 du règlement de la World Athletics qui stipule : « les chaussures ne doivent pas être conçues de manière à donner aux coureurs une quelconque aide ou avantage injuste ». Par ailleurs « toute chaussure utilisée doit être raisonnablement disponible pour tous dans l’esprit de l’universalité de l’athlétisme ».

Depuis, on a assisté à une flambée des records dans le peloton, notamment à la corrida de Houilles en décembre dernier. 73 coureurs du top 100 hommes y ont battu leur marque personnelle sur 10km avec un gain moyen de 44,7 secondes, avec, devinez-quoi ? Les fameuses Vaporfly Next% aux pieds.

La star du marathon, le Kenyan Eliud Kipchoge (en blanc), est devenu le premier homme à descendre sous les 2h00 sur la distance du marathon.
La star du marathon, le Kenyan Eliud Kipchoge (en blanc), est devenu le premier homme à descendre sous les 2h00 sur la distance du marathon. © HERBERT NEUBAUER / APA / AFP

Des « bottes de sept lieues » ?

« Si certains des meilleurs runners au monde courent avec cette chaussure, il y a une bonne raison : c'est notre chaussure la plus rapide » annonce fièrement Nike.  L’architecture des Vaporlfy Next% vendues au prix « modique » de 275 euros, repose sur une mousse ZoomX ultra-légère au sein de laquelle les ingénieurs de chez Nike ont intégré une plaque en fibre de carbone. L’objectif ? Restituer au coureur l’énergie induite par sa foulée et provoquer un effet « rebond » permettant in fine une économie d’énergie en course.

Hugo Hay, champion de France du 5 000 m en titre et sponsorisé par Nike s’avoue bluffé par ce qu’a réussi à réaliser la marque : « Peu importe le niveau du coureur qui les portent, ces chaussures rebondissent et te propulsent vers l’avant. On voit des coureurs qui se surprennent à bien finir leurs courses car la casse musculaire est moins importante. Quand je les ai essayées en compétition, c’était comme courir sur un nuage. Quand je suis revenu sur mes chaussures d’entrainement qui sont pourtant loin d’être lourdes, j’ai eu l’impression d’avoir des sabots aux pieds, d’être collé au sol. ».

Dopage technologique

L’apport des ces nouvelles chaussures est indéniable si l’on écoute tous les coureurs qui ont pu mettre la main sur ces précieux souliers, certains allant même jusqu’à parler de « dopage technologique ». Pourtant, quand on se penche sur les chiffres annoncés par Nike, on peut se permettre d’être sceptique. Lorsque la marque avait introduit en grande pompe la Vaporfly 4%, l’ancêtre de l’actuelle Vaporfly Next%, elle avait annoncé une économie de course de 4%, en se basant sur les travaux de l’Université du Colorado. Ce qui fait tiquer, c’est que cette étude a été commandée et financée par Nike.

Outre le conflit d’intérêts apparent, les chiffres obtenus sont fantaisistes selon Blaise Dubois, docteur en physiothérapie du sport, qui mène actuellement une étude sur les chaussures de la discorde : «  Le labo de l’université du Colorado a réuni des athlètes de haut niveau pour les tester sur un 10km. Ils en ont conclu qu’avec la chaussure Vaporfly 4%, il y avait une économie de consommation d’oxygène de 4%. C’est absolument phénoménal. On parle de 7 secondes gagnées au kilomètre. Ce n’est pas juste énorme. C’est juste impossible sur le terrain. Je ne sais pas comment ils sont arrivés à ces données-là en se basant sur des athlètes de haut niveau. Je mène une étude qui va être publiée sur le sujet prochainement et ce qu’on peut dire pour le moment, c’est qu’on est très loin des 4% annoncés par la marque. Les 4% sont avant tout une manière pour Nike de marquer les esprits, pour vendre ses chaussures à prix d’or. ».

Vers une interdiction des Vaporlfy Next% ?

Aujourd’hui, aucune étude scientifique fiable ne permet de statuer sur le sujet. Dans l’affaire des combinaisons en polyuréthane en 2009, l’avantage technologique ne faisait aucun doute, chez les nageurs comme chez les scientifiques. Or, dans le cas des chaussures Nike, la frontière est plus floue. « Ce qui frappe dans les dernières études et dans nos résultats préliminaires, c’est la grande variabilité. Chez un coureur X, la chaussure va lui apporter un avantage alors que pour un coureur Y, la chaussure va avoir tendance à détériorer sa foulée. C’est donc très sujet-dépendant. Cela dépend si le coureur a tendance à attaquer avec le talon ou à courir sur l’avant du pied. » décrit Blaise Dubois. Difficile donc de prendre une décision avec les données scientifiques actuelles.

Autre détail important : Sebastian Coe, le président de la World Athletics est un ancien ambassadeur de Nike. Il avait du renoncer à son contrat avec la marque en 2015, alors que la fédération de l’époque était engluée dans des scandales de dopage et de corruption. Cette semaine, c’est son institution qui doit rendre les conclusions de son enquête ouverte en octobre dernier.

Selon Pierre Sallet, acteur de la lutte-antidopage, la fédération internationale doit communiquer sur les dessous de cette enquête : « C’est totalement opaque, on ne sait rien de cette enquête. Qui sont les experts ? D’où proviennent les données ? Soit ils ont collecté les données scientifiques existantes sur le sujet pour pouvoir être à même de statuer dessus rapidement. Soit ils sont en train de mener de nouvelles études indépendantes, plus fiables. Dans le premier cas, on sait que les études scientifiques actuelles comportent trop de biais pour pouvoir être utilisées dans l’enquête. Dans le second cas, si l’ont veut établir une étude sur le sujet qui soit approuvée par la communauté scientifique, on ne peut pas commencer en octobre et statuer fin janvier. C’est tout simplement irréalisable. ». La World Athletics aurait-elle ouvert une enquête dans l’urgence en octobre, pour faire taire la polémique ? Ce qui est indéniable, c’est que peu importe la décision, Nike a déjà gagné la partie en réalisant un formidable coup marketing.

Raphaël Pueyo