Procès Lamine Diack : Un dossier monstre

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Auteur·e : francetv sport
Lamine Diack
Lamine Diack, l'ancien patron de l'athlétisme mondial. | GREG BAKER / AFP

Près de 4 ans d’enquête, des dizaines de kilos de documents, des heures d’auditions, 3 mandats d’arrêt, 3 contrôles judiciaires (interdiction de sortie du territoire), des dizaines de millions d’euros détournées des caisses de l’IAAF, des sponsors de l’athlétisme et, une première, plus de 2 millions d’euros soutirés à des athlètes russes pour effacer leurs contrôles anti-dopage positifs. C’est ce monstre judiciaire que l’on va ausculter à partir de ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris. C’est par cet exploit que le célèbre juge Renaud Van Ruymbeke tire sa révérence à la justice française et part en retraite. Repères.

Le péché de gourmandise. C’est souvent ce qui perd les organisations criminelles les mieux organisées. C’est une fois de plus la question qu’a dû se poser le juge Van Ruymbeke en signant son ordonnance de renvoi, lui le spécialiste des affaires financières. Papa Massata Diack et son ami Me Habib Cissé avaient-ils vraiment besoin de demander, via leur fédération, à sept top athlètes russes, entre 2011 et 2014, de verser en tout 2,9 millions d’euros pour une « FP » (Full Protection), une assurance que leur contrôle anti-dopage positif ne serait pas révélé, qu’ils pourraient continuer à gagner des médailles tout en se dopant ?

L'affaire Diack, un procès tentaculaire

Sans doute non, car la Russie avait été bien généreuse avec l’IAAF (la fédération internationale d’athlétisme), avec la famille Diack, celle du président, avec ses proches et même avec certains responsables de la fédération à l’époque. Mais c’est cette avidité qui a provoqué un événement improbable le 24 février 2014. Andrei Baranov, un agent sportif, révèle au directeur des courses de l’IAAF que la star du marathon des années 2010, Lilya Shobukova, a dû payer 450 000 euros  à la fédération russe pour ne pas être suspendue pour dopage.

En décembre 2014, le journaliste de la chaîne allemande ARD, Hajo Seppelt diffusait une enquête révélant publiquement une partie de ces faits et surtout un dopage généralisé dans l’athlétisme russe. Dans la foulée, l’Agence Mondiale Anti-Dopage diligentait une enquête sur la base de témoignages d’un couple d’athlètes réfugiés aux États-Unis, les Stépanov. En 2015, l’AMA avait amassé suffisamment d’éléments pour les signaler au Parquet National Financier Français qui ouvrait une enquête préliminaire le 1er octobre de l’année, car le siège de l’IAAF à Monaco dépend de la juridiction française.

Mail confidentiel et financement obscur

Les événements s’accélèrent alors. À la surprise générale, le 1er novembre 2015, Lamine Diack, Président de l’IAAF, membre influent du CIO, est interpellé dans sa chambre de l’hôtel Sheraton de Roissy, son passeport confisqué, comme son ordinateur portable qui révélera bien des secrets aux enquêteurs. L’affaire était grosse, c’était un scandale international qui secouait le sport depuis un an, elle devient politico-financière. Dans son ordinateur, les enquêteurs tombent sur un mail intitulé "strictement confidentiel" de son fils Papa Massata Diack. C’est pratiquement la clé de l’affaire. Ce mail fait état du rôle que les russes auraient joué dans les élections sénégalaises en 2010 et 2011.

Lamine Diack reconnait en audition devant le juge, que le Président de la fédération russe, Valentin Balakhnichev a servi d’intermédiaire et échangé des services. "Balakhnichev faisait partie de l’équipe Poutine, reconnait Lamine Diack, et à ce moment-là il y avait des problèmes de suspensions d’athlètes russes à quelques mois des championnats du monde en Russie. Moi il fallait que je gagne Dakar. Nous nous sommes entendus. La Russie a financé... C’est Papa Massata Diack qui s’est occupé du financement avec Valentin Balakhnichev. Je n’ai jamais rencontré M. Poutine pour cela. Je ne sais pas si cette information lui est remontée". Le Président sortant du Sénégal Wade sera battu, tout comme son fils aux municipales de Dakar. Tout cela grâce à l’argent russe que Lamine Diack a fourni à Macky Sall, l’actuel président.

Vladimir Poutine et Lamine Diack
Vladimir Poutine et Lamine Diack © Vugar Novruzoglu / ANADOLU AGENCY

Dopage et billets verts

En contre-partie, l’IAAF doit stopper l’hécatombe qui s’annonce dans les rangs russes. Le passeport biologique instauré en 2011 donne ses premiers résultats. Les données sanguines de nombreux athlètes du pays sont anormales et révèlent des pratiques dopantes. Ceci s’ajoute à des échantillons d’urines empruntés à d’autres, puisque les échantillons ADN ne correspondent pas. En tout, il faut régler 23 cas, c’est à dire faire traîner 23 dossiers, avant les jeux de Londres 2012 et les championnats du monde de Moscou en 2013. Pour cela, il faut convaincre le Dr Gabriel Dollé, patron de l’anti-dopage à l’IAAF. Une réputation d’incorruptible et pourtant il va céder, assez facilement, aux demandes de son président et de son conseiller juridique, avocat au barreau de Paris, Me Habib Cissé. Devant le juge Van Ruymbeke, Dollé reconnait son implication qu’il résume ainsi "j’ai fait le faux pas de ma vie". Et il va s’évertuer à "ralentir le processus de sanction".

Le ralentir mais pas le stopper, c’est bien là tout le problème. En juillet 2013 cet étouffement de cas positifs passe mal en interne auprès de certains cadres IAAF, comme le juriste Huw Roberts qui présente plusieurs fois sa démission avant de partir pour de bon en 2014. Thomas Capdevielle, bras droit juridique de Dollé, trépignera beaucoup mais n’aura jamais l’idée de crier trop fort et surtout pas de démissionner. Il a sans doute eu raison, il est aujourd’hui directeur-adjoint de l’unité intégrité de l’IAAF. Est-il facile pour lui de convaincre un repenti de parler ? Enfin d’autres grognent, en 2013, mais avalent le tube à essai russe, parfois avec un peu de liquide pour faire passer, comme le Dr Pierre-Yves Garnier, chargé du passeport biologique, à raison de 10 000€ ; ou Nick Davies, le secrétaire général adjoint de l’IAAF, pour 30 000 €. Dollé lui se satisfera d’une enveloppe de 50 000€ pour couvrir la magouille. Des cacahuètes au regard des sommes brassées par ailleurs, entendez par Papa Massata Diack.

Lui c’est autre chose. Depuis le début des années 2000, entré à l’IAAF dans l’ombre de son père-président, il ventile des millions. Rémunéré par la fédération 1200$/jour comme consultant en marketing, l’enquête va mettre au jour un système de détournement de fonds ou plutôt de pillage de l’IAAF, si vaste, qu’il est encore aujourd’hui difficile d’en estimer l’étendue. Un contrat cependant montre l’ampleur des fonds captés par celui qu’on appelle par ses initiales, PMD : le contrat VTB, du nom de cette banque d’état… russe. Entre 2007 et 2011, sur injonction de Moscou qui veut obtenir l’organisation des championnats du monde, la banque sponsorise l’athlétisme à hauteur de 29,4 millions $. Il n’en rentrera que 19,6 dans les caisses de l’IAAF. Les presque 10 millions manquants arrivant sur le compte de Pamodzi Sports Consulting, la société de PMD, qui, rémunéré par l’IAAF pour trouver des sponsors, prenait aussi une commission (30% sur ce coup) quand il en signait, avec "l’appui constant et éclairé de son père", conclut le juge Van Ruymbeke dans son ordonnance de renvoi.

Papa Massata Diack
Papa Massata Diack © AFP

Papa Massata Diack absent de l'audience

Cette ordonnance, tout au long de ses 90 pages, égrène toutes les turpitudes sportivo-financières possibles et pas encore imaginées. De Monaco à Moscou, de Moscou à Dakar, l’instruction nous entraîne à Singapour à la découverte du compte en banque de la société Black Tiding, également propriété de PMD. Celle-ci va nous emmener vers Tokyo, Rio, le golfe, les JO, la coupe du monde de football. Recevant et distribuant des fonds des candidatures olympiques, elle aurait servi à acheter des voix, notamment sur le continent africain, ou Diack père est influent. Cela concerne d’autres enquêtes.

Malheureusement, nous n’aurons pas l’occasion de croiser, ni d’entendre Papa Massata Diack à une audience à partir de ce lundi 13 janvier, au palais de justice de Paris. Lui-même doit sans aucun doute regretter la capitale où il avait ses habitudes, notamment chez trois boutiques de luxe où il a acheté pour plus 1,7 millions € de montres et bijoux, dont au moins une Cartier que l’on a retrouvé au bras d’une nièce du roi du Maroc. Mais non, depuis 2015, PMD est terré à Dakar, couvert par l’Etat sénégalais du président Macky Sall, qui sait ce qu’il doit à la famille Diack. La justice sénégalaise a refusé toute collaboration à son homologue français, que ce soit pour extrader PMD, où pour ouvrir les portes des banques locales, notamment la Société Générale de Dakar, qui renferme pourtant encore de nombreux transferts d’argent.

Lamine Diack, Me Habib Cissé et le Dr Gabriel Dollé seront donc les seuls sur le banc des prévenus. PMD, Valentin Balakhnichev, et l’entraîneur russe Alexeï Melnikov, eux, présentent un mot d’excuse majeur qui a la forme d’un des doigts de la main quand on le tend.

Par Thierry Vildary

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