"Le CIO doit promouvoir l'inclusion et la non-discrimination dans le sport", estime Payoshni Mitra, activiste spécialisée dans le droit des athlètes

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Caster Semenya
La Sud-Africaine, Caster Semenya, est une athlète hyperandrogène. | Kamran Jebreili/AP/SIPA

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Intitulé "Ils nous chassent hors du sport : violations des droits humains lors des tests de féminité effectués sur des sportives de haut niveau", le rapport publié ce vendredi par l’ONGI Human rights watch (HRW) dresse une situation catastrophique pour ces athlètes femmes dites hyperandrogènes (qui ont un taux élevé de testostérone). Discriminées, humiliées, parfois mutilées, elles sont une dizaine à raconter ce qu’elles ont subi dans ce rapport, et comment leur vie a été, pour certaines, brisée. Payoshni Mitra, activiste spécialisée dans le droit des athlètes, qui travaille sur les questions de genre dans le sport et qui a témoigné au procès de Caster Semenya et de Dutee Chand, a accordé à France tv sport un entretien en exclusivité.

En quoi ce rapport publié ce vendredi par Human rights watch est-il inédit ?
Payoshni Mitra : "C'est la première fois qu’un rapport comme celui-ci est publié. Une dizaine d’athlètes témoignent. Jamais une telle enquête n’avait été menée, avec autant de témoignages. En effet, dans le monde, il y a très peu de femmes ayant un niveau élevé de testostérone, et encore moins qui pratiquent du sport de haut niveau. Pour ce rapport, nous avons donc voyagé à travers deux continents et rencontré plusieurs athlètes dans plusieurs pays. J'avais déjà des relations avec de nombreuses athlètes puisque je travaille étroitement avec eux. Le rapport se concentre essentiellement sur l'expérience des athlètes qui sont impactées par les réglementations de type DSD (différences du développement sexuel). Et nous nous sommes concentrés sur l'athlétisme mondial parce que c'est une problématique très débattue dans cette discipline. Nous avions ainsi senti qu'il était important de documenter les violations des droits de l'homme des athlètes."

Dans ce rapport, on ne parle justement que de l’athlétisme. Mais d'autres sports sont-ils aussi concernés ?
PM : "Oui, d’autres sports sont concernés. Je pense par exemple au football, qui est régi par des règlements entrés en vigueur en 2011 et qui sont appelées 'vérification du genre'. Ce terme de 'vérification du genre' n'est plus utilisé par le CIO ou par World Athletics, qui ont déclaré dans leur règlement que le genre ne pouvait pas être déterminé. Mais dans le règlement de la FIFA, il y a toujours une référence à la 'vérification du genre'. Ce n'est donc pas un problème propre à l'athlétisme. Le CIO doit s'en saisir et promouvoir l'inclusion et la non-discrimination dans le sport."

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Annet Negesa a été la première athlète, il y a un an, à raconter publiquement ce qu’elle avait subi. Est-ce que son témoignage a permis de libérer la parole selon vous ? 
PM :
"Annet a courageusement parlé sur ce qu'elle a vécu en 2012 avec l'espoir que son témoignage pourrait protéger d'autres jeunes athlètes, pour qu'elles ne soient forcées à entreprendre, comme elle, des démarches médicales. Je dois rajouter que, avant Annet, les athlètes Dutee Chand et Caster Semenya ont montré énormément de résilience et ont attaqué en justice World Athletics. Elles ont permis d'inverser les rapports de force. Leur combat a été médiatisé mondialement, donnant à d'autres athlètes la force de résister à la pression de subir des interventions médicales. 

Ce rapport ne parle pas uniquement des athlètes qui ont subi des interventions médicales, mais donne aussi la parole à des athlètes qui aujourd'hui, en majorité, les refusent. De nombreuses athlètes changent de discipline puisque la réglementation en vigueur est uniquement appliquée aux courses de 400 m à un mile (1 609 m). Ces règlements font ressentir à ces jeunes femmes l'impression d'être incomplète en tant que femme, en leur disant qu'elles ne peuvent pas rivaliser avec d'autres femmes."

Les témoignages de ces athlètes sont édifiants et montrent l’ampleur de la situation. Aujourd’hui, du point de vue de la justice, où en sommes-nous ?
PM :
"Caster Semenya a annoncé officiellement il y a quelques jours qu’elle allait contester les réglementations de type DSD de World Athletics devant la Cour européenne des droits de l'homme. Mais il y a d'autres athlètes touchées par ces règlements, qui attendent que quelque chose se passe, que les fédérations internationales ou le CIO prennent des mesures pour l'inclusion et la non-discrimination. La bataille est longue. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a publié un rapport en mars dernier condamnant ces règlements et demandant aux fédérations de revoir, réviser et révoquer ces protocoles. L'association médicale mondiale a également condamné ces règlements et a recommandé aux médecins à travers le monde de ne pas mettre en place ces protocoles discriminants.

"Le TAS n'est pas suffisamment équipé, ni compétent pour traiter des problèmes de droits de l'homme dans le sport"

J'ai personnellement consacré ma vie à ce travail. Depuis une dizaine d’année, je travaille sur ce sujet, avec plusieurs athlètes concernées par ce sujet. Nous avons déjà fait un long chemin en onze ans, depuis 2009, date à laquelle Caster Semenya a été testée pour la première fois. Si vous regardez la manière dont les médias ont traité ce sujet à l’époque, vous verrez qu'il y a eu beaucoup de changements. Vous verrez comment le corps des femmes était alors scruté et comment cela a changé aujourd'hui. 

Payoshni Mitra, activiste spécialisée dans le droit des athlètes, travaille sur les questions de genre dans le sport et a témoigné au procès de Caster Semenya et de Dutee Chand.
Payoshni Mitra, activiste spécialisée dans le droit des athlètes, travaille sur les questions de genre dans le sport et a témoigné au procès de Caster Semenya et de Dutee Chand. © Payoshni Mitra

J'ai eu la chance de participer à deux cas de jurisprudence, au Tribunal d'arbitrage du sport (TAS), celui de Dutee Chand et de Caster Semenya. Nous avons eu une bonne équipe d'avocats et d'experts autour de nous. Nous avons essayé de mettre en lumière le besoin pour le sport d'être plus inclusif. Le sport doit garantir la dignité et la vie privée des athlètes. Mon expérience au TAS me pousse à remettre en question son habilité à traiter les problématiques liées aux droits de l'homme dans le sport. Il n'est pas suffisamment équipé, ni compétent pour traiter des problèmes de droits de l'homme dans le sport.

En effet, nous ne devons pas oublier que dans le cas de Caster Semenya, la décision de rejeter sa requête a été prise à la majorité et non avec un consensus. Un juge a en effet évoqué son désaccord avec le jugement, mais il n'y a aucune mention de ses arguments. Dans ce contexte, vers qui peuvent se tourner les athlètes ? Avons-nous vraiment un tribunal où nous pouvons aller et demander justice ? De plus, il est d'autant plus difficile pour les athlètes des pays du sud, avec des ressources financières limitées, d'effectuer un recours devant la justice en Suisse."

Pensez-vous que ce rapport pourrait permettre une meilleure reconnaissance des athlètes hyperandrogènes et qu’elles ne soient plus discriminées comme elles le sont aujourd’hui ?
PM : "Ce rapport ne peut pas tout changer du jour au lendemain. Il faut comprendre comment fonctionne l'autonomie du sport, sur laquelle les organisations sportives ont toujours insisté mais qui est un gros problème. Ce que dit World Athletics, c'est qu'il est un organisme privé, doté de pouvoirs contractuels et qu'il n'est pas lié à la Déclaration universelle des droits de l'homme ou à la Convention européenne des droits de l'homme. C'est absurde. Car ce qu'il faut comprendre, c'est que les athlètes ont des droits et sont avant tout des humains. 

Donc, à partir de cela, c’est une très grande lutte qui nous attend. Je ne m'attends donc pas à ce que ce rapport change les choses du jour au lendemain, mais j'espère qu'il permettra d’alerter l’opinion publique, d’informer sur ce qu'il se passe et de l’importance de mettre fin à ces réglementations. Ce que j'espère avec ce rapport, c'est qu’il puisse aider à lancer de nouvelles discussions dans les médias, et avec ces organismes. Par la suite, il pourrait y avoir une réforme au sein de ces instances et ces règlements pourraient être révoqués à terme. Cela serait bénéfique de changer les mentalités des gens qui gouvernent aujourd'hui le sport. Car le corps des femmes ne doit pas être réglementé."

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