Richard McLaren, Richard W. Pound et Guenter Younger
Fin 2015, Richard McLaren (ici avec Richard Pound et Guenter Younger) membre de la Commission indépendante de l'Agence mondiale antidopage | AFP - FABRICE COFFRINI

L'AMA demande la suspension de la Russie de toutes compétitions d'athlétisme

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La Commission d'enquête de l'AMA, qui n'a pas de pouvoir de sanction, au sein d'un rapport de 323 pages qu'elle a divulgué lors d'une conférence de presse à Genève, met en accusation la Russie, ses athlètes, sa Fédération et même son gouvernement. Elle propose donc que la Russie soit exclue de toutes compétitions d'athlétisme par l'IAAF mais aussi par le CIO. La Commission demande également la suspension à vie de cinq athlètes, parmi lesquels la championne olympique 2012, championne du monde 2011 et 2013 du 800m, Mariya Savinova, qui avait déjà reconnu s'être dopée. Et elle jette une ombre sur la lutte antidopage russe, que ce soit lors des JO de Sotchi en 2014, ou lors de la future Coupe du monde de football en 2018, en accusant le pouvoir russe d'être un "état-supporteur". L'IAAF a annoncé qu'elle allait lancer la procédure d'application des sanctions, donnant à la Russie jusqu'à la fin de la semaine pour répondre aux accusations de l'AMA.

L'athlétisme vit-il son affaire Armstrong ? Selon un rapport d'une commission d'enquête diligentée par l'Agence mondiale antidopage, la Fédération internationale a bien, comme celle de cyclisme avec l'Américain, protégé certains athlètes coupables de dopage. Mais ce rapport met surtout en accusation l'ensemble de la Russie, du gouvernement aux athlètes, aux entraîneurs en passant par la fédération. Et sa conclusion est simple: il faut suspendre la Russie de toutes compétitions. C'est ce qu'elle propose à l'IAAF mais aussi au CIO. Le Comité exécutif de l'AMA se réunira la semaine prochaine. Ce sera la prochaine étape. Pour les sanctions, il faudra encore attendre. Comme cette commission n'a pas de pouvoir de sanction, c'est à d'autres (Fédérations internationales, CIO, fédérations nationales) de se saisir de ces conclusions pour statuer. L'IAAF a déjà annoncé qu'elle lançait la procédure d'application des sanctions proposées. Le ministre russe des Sports a donc eu beau jeu d'avoir réagi en disant que l'AMA "n'a pas le droit de suspendre" la Russie.

Dans ce rapport, la Commission suspecte la Russie d'avoir utilisé un obscur laboratoire, en banlieue de Moscou contrôlé par les autorités moscovites, pour couvrir un dopage généralisé. Il est ainsi dit que ce laboratoire "pourrait être utilisé comme une première étape pour identifier les échantillons de test des athlètes russes qui ont des urines suspectes ou positives" et que "les échantillons pré-sélectionnés pourraient ainsi être envoyés au laboratoire accrédité" de Moscou. Et ces cas de dopage n'ont "pas pu exister" sans l'assentiment du gouvernement. Pour cette Commission, les JO de Londres en 2012 ont été plus ou moins sabotés en raison de ces pratiques. "Des déclarations de témoins et d'autres preuves ont semble-t-il mis en  lumière un haut niveau de collusion parmi les athlètes, les entraîneurs, les  médecins, les officiels et les agences sportives pour fournir de façon  systématique aux athlètes russes des produits dopants afin d'atteindre le principal objectif de l'Etat (...): produire des vainqueurs", est-il écrit.

La lutte antidopage russe mise en accusation

Le rapport ne limite pas ses accusations à l'athlétisme. Selon les enquêteurs, "le laboratoire de Moscou est incapable d'agir de façon indépendante", son directeur Grigory Rodchenko est dépeint comme "un complice des activités de dopage" et "au coeur de la couverture des tests", ce qui fait que "de nombreux tests que ce laboratoire a conduits devraient être considérés comme hautement suspects". Selon eux, 1417 contrôles antidopage ont été simplement détruits, sous les ordres de ce directeur. Ils relèvent que "l'impartialité, le jugement et l'intégrité ont été compromis par la surveillance du FSB (les services secrets russes, NDLR) à l'intérieur du laboratoire", lors des Jeux Olympiques d'hiver de Sotchi. Ce rapport risque d'être un sacré caillou dans le pied des dirigeants du football mondial, qui n'en avaient pas besoin, puisque la prochaine Coupe du monde, en 2018, sera organisée en Russie et que c'est ce laboratoire qui devait prendre en charge les contrôles... Et Dick Pound, l'ancien patron de l'AMA désormais directeur de cette commission indépendante, a d'ailleurs fait un parallèle entre la corruption révélée à la FIFA et cette affaire. Il a insisté sur le fait que la Russie s'était conduite comme une sorte "d'état-supporteur" dans ce programme de dopage. "Je ne pense pas qu'il y ait d'autres conclusions possibles."

La Russe Mariya Savinova et sa médaille d'or olympique à Londres en 2012
La Russe Mariya Savinova et sa médaille d'or olympique à Londres en 2012

Le rapport se concentre uniquement sur la Russie, mais il y est affirmé que le "dopage organisé" concerne d'autres pays et d'autres sports. Selon un communiqué, Interpol, basé à Lyon, va coordonner les enquêtes sur le dopage dans l'athlétisme. La justice française s'était d'ailleurs emparée de cet énorme dossier et a mis en examen, la semaine dernière, Lamine Diack, président de l'IAAF durant seize années jusqu'au 31 août dernier, pour corruption passuve et blanchiment aggravé, mais aussi l'un de ses proches, Habib Cissé, ainsi que l'ancien médecin responsable de la lutte antidopage à l'IAAF, Gabriel Dollé. Le Comité international olympique (CIO) a lui-aussi lancé une enquête sur Diack, et sa commission d'éthique a demandé sa suspension provisoire quelques secondes avant le début de la conférence de presse à Genève.

Un scandale qui a débuté le 1er août

"Pour y croire, il faut attendre des preuves". Voilà ce que nous confiait Teddy Tamgho, champion du monde du triple saut 2013 et consultant France Télévisions aux Mondiaux de Pékin en août dernier. Il voulait attendre que les rumeurs n'en soient plus, que des faits soient enfin dévoilés, mais il n'avait aucune illusion: "Lorsque le groupe Gatlin a été contrôlé positif à la THG, on n’aurait jamais connu ce produit si un entraîneur n’était pas venu donner les seringues. Ceux qui se dopent ont une avance considérable sur les traqueurs. (...) Dans tous les sports, il y a du dopage. A partir du moment où il y a de la compétition, il y a de l’orgueil, et il y aura du dopage. C’est le propre de l’Homme."

Le président de l'IAAF, Sebastian Coe
Le président de l'IAAF, Sebastian Coe

On était alors en plein dans les Mondiaux, et l'athlétisme était secoué depuis plus de trois semaines par des rumeurs de dopage, et surtout par des soupçons de "couverture" de la part de l'IAAF, la fédération internationale, voire même de bloquage, ce que l'instance internationale avait bien évidemment nié avoir fait. L'Agence mondiale antidopage s'en était émue et avant lancé une commission d'enquête indépendante, même si la Russie, l'une des nations ciblées par les accusations (avec le Kenya), avait nié au départ. Finalement, la Russie avait décidé de ne pas envoyer les athlètes soupçonnés de dopage, et l'IAAF avait suspendu 28 athlètes avant les Mondiaux de Pékin. A l'époque, Lamine Diack, le président de la Fédération, affirmait que "tout ce qui a été fait en matière de dopage l'a été par l'athlétisme". Sebastian Coe, futur successeur de Diack à la tête de l'IAAF, était alors en campagne. Il n'hésitait pas à lui emboîter le pas pour protéger l'image de son sport, allant même jusqu'à prétendre que ces accusations étaient "une déclaration de guerre" contre l'athlétisme.

Coe: "Une longue route vers la rédemption"​

Avec ce rapport, et les enquêtes qui s'ouvrent en séries, le Britannique se trouve désormais face à un incendie. A-t-il les moyens de l'éteindre ? En lançant quatre procédures disciplinaires à l'encontre de Dollé, Pape Massata Diack (fils de Lamine Diack également impliqué), Valentin Balaknichev (trésorier de l'IAAF jusqu'en décembre dernier et ancien président de la Fédération russe) et Alexei Melnikov, ancien entraîneur de la marche dans l'équipe de Russie, l'IAAF tente de reprendre la main. Dernièrement, Sebastian Coe a affirmé à la BBC qu'il était "plus que jamais déterminé à reconstruire la confiance dans notre sport. Cependant, ce sera une longue route vers la rédemption." 

 

Vidéo: Le scandale de dopage qui éclabousse la Russie

 

Vidéo: L'ombre d'un dopage massif (Stade 2 du 2 août 2015)