Les Mondiaux d'athlétisme, nouvelle étape avant l'apogée de la diplomatie sportive du Qatar ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Denis Menetrier
Le Khalifa International Stadium de Doha
Le Khalifa International Stadium de Doha | PETER KNEFFEL / DPA / dpa Picture-Alliance

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À partir de vendredi prochain, le Qatar accueillera pendant dix jours les Mondiaux d’athlétisme. Une compétition internationale de plus organisée par l’émirat, dans la lignée de sa politique de diplomatie sportive, qui fait face à de plus en plus de difficultés à trois ans de la Coupe du monde de football.

Vendredi, tous les regards du monde du sport seront braqués sur le Khalifa International Stadium de Doha, pour l’ouverture des Mondiaux d’athlétisme. Une fois de plus, le Qatar disposera d’une mise en avant considérable sur la scène internationale, grâce à une politique dite de “diplomatie sportive” imaginée il y a plus de 25 ans par l’émir de l’époque, Hamad Al Thani.

En 1993, le père de l’actuel émir Tamim Al Thani, inaugure cette nouvelle stratégie d’État avec l’Open de tennis de Doha. L’objectif est alors de “faire évoluer le regard de l’ensemble de la planète sur l’émirat, explique Michel Raspaud, président de l’UFR STAPS à l’université Joseph Fourier de Grenoble. C’est l’image de marque que le Qatar s’est donné depuis.” Le petit émirat mise donc sur le soft-power, une notion qui renvoie à la capacité des États à s’imposer sur la scène internationale, notamment par des moyens culturels, commerciaux, ou par la mise en avant d’un mode de vie. Le Qatar a lui choisi de développer une sorte de “sport-power”.

Cette image de marque façonnée par l’émirat lui a permis d’accueillir à partir des années 1990 plusieurs compétitions sportives au rayonnement international, dont certaines se tiennent chaque année : meeting d’athlétisme en 1997, Qatar Masters de golf en 1998, Open de tennis de table et Tour du Qatar de cyclisme en 2002, Grand Prix moto en 2004, les Jeux asiatiques en 2006, Championnat du monde de handball en 2015… En l’espace de vingt ans, le Qatar s’est spécialisé dans l’accueil et l’organisation de grandes compétitions sportives.

Séduire les institutions sportives mondiales

En plus de toutes ces compétitions organisées à domicile, le Qatar s’est aussi lancé dans des projets de grande ampleur, avec la clinique Aspetar par exemple, reconnue comme l’un des centres sportifs médicaux les plus perfectionnés au monde, ou dans la formation d’athlètes avec l’académie Aspire qui prospecte de jeunes talents sur plusieurs continents. L’organisation internationale ICSS (The International Centre for Sport Security), qui assure la sécurité lors d’événements sportifs, fait également partie de cette stratégie. Tout comme le rachat du Paris Saint-Germain, sur lequel l’émirat se repose pour briller sportivement, à défaut de pouvoir compter sur des athlètes de haut niveau.

Grâce à ces investissements massifs dans le sport, le Qatar cherche à séduire les institutions sportives mondiales pour obtenir davantage de compétitions à organiser. Et pour se rendre encore plus attractif, l’émirat joue également sur “la fibre philanthropique, selon Raphaël Le Magoariec, doctorant à l’université de Tours et spécialiste des politiques sportives des États du Golfe. L’émir Al Thani a expliqué qu’une partie des tribunes de la Coupe du monde de football seraient redistribuées après la compétition à des pays qui ont besoin d’infrastructures modernes, notamment en Afrique.

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L'émir Al Thani aux côtés du président de la FIFA, Gianni Infantino
L'émir Al Thani aux côtés du président de la FIFA, Gianni Infantino © Qatar Emirate Council / Handout / ANADOLU AGENCY

Cette politique d’État, menée avec succès depuis plus de vingt ans, permet aujourd’hui au Qatar d’organiser les Mondiaux d’athlétisme, avant la Coupe du monde de football 2022, “point d’orgue de la diplomatie sportive de l’émirat”, selon Nabil Ennasri, docteur en sciences politiques et directeur de l’Observatoire du Qatar. “Les Championnats du monde d’athlétisme sont un vrai galop d’essai avant le Mondial de football”, ajoute-t-il.

“Le Qatar est une épine dans le pied de l’Arabie Saoudite”

Mais avant ces deux compétitions sportives majeures, qui précèdent les Mondiaux de natation 2023 à Doha, le Qatar voit sa diplomatie sportive remise en question par plusieurs éléments. À commencer par la concurrence de l’Arabie Saoudite, qui organisera l’édition 2020 du Dakar. Pour Michel Raspaud, “le Qatar est une épine dans le pied de l’Arabie Saoudite”. “L’Arabie Saoudite a, comme le Qatar, décidé d’intégrer le sport spectacle à sa politique, depuis l’arrivée du prince héritier Mohammed ben Salman”, poursuit Raphaël Le Magoariec.

Une décision à même de faire de l’ombre au Qatar, qui subit depuis l’été 2017 un blocus maritime, terrien et aérien orchestré par l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et Bahreïn. “L’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis ont eu recours à de nombreux stratagèmes pour disqualifier le Qatar et saper la politique de l’émirat. C’est l’un des objectifs du blocus”, souligne Raphaël Le Magoariec.

Face à ces coups de semonce de la part de ses voisins du Golfe, “la stratégie sportive du Qatar est particulièrement efficace aujourd’hui car elle lui permet de rompre avec son isolement diplomatique en restant sous le feu des projecteurs”, juge Michel Raspaud. Outre cette concurrence, la diplomatie sportive du Qatar pâtit des enquêtes ouvertes sur la possible corruption des instances sportives internationales pour l’attribution de grandes compétitions, et des polémiques concernant les conditions de travail des ouvriers sur les chantiers des stades de la Coupe du monde 2022.

Objectif JO d’été

Des difficultés à même de remettre en cause l’accueil du Mondial 2022 ? “Les instances sportives mondiales se concentrent moins sur ces polémiques, précise Raphaël Le Magoariec. Elles mettent en place des stratégies de contre-communication, car elles voient dans l’organisation de ces compétitions par le Qatar un aspect économique plus qu'intéressant.” Une logique financière qui ne prend pas en compte le peu d’intérêt de la population de l’émirat pour les Mondiaux d’athlétisme : un seul athlète local, Mutaz Essa Barshim, semble en mesure d’accrocher une médaille au saut en hauteur.

Mutaz Essa Barshim, athlète qatari
Mutaz Essa Barshim, athlète qatari © KARIM JAAFAR / AFP

Et si pour des raisons météorologiques, le 20km ou le 50km marche se termineront tard dans la nuit, cette situation inédite a été acceptée par les instances sportives également pour des raisons économiques, ces deux courses n’étant pas très médiatisées. Les préoccupations financières étant au centre du jeu, le Qatar continue d’étendre son influence et est en mesure de modifier un calendrier sportif bien établi, en déplaçant les Mondiaux d’athlétisme en octobre, alors qu’ils se déroulent habituellement en août, ou en planifiant le Mondial 2022 en novembre.

Des distorsions de calendrier peu appréciables pour certains athlètes, comme le Français Kevin Mayer, spécialiste des épreuves combinées, qui a manifesté son mécontentement sur le plateau des Grandes Gueules du sport de RMC le 25 août dernier : “Les chances de se blesser seront énormes [...] On a dix mois pour se préparer pour les Jeux Olympiques, pour les athlètes, c’est pas le top.

L'objectif suprême du Qatar, ce sont les Jeux Olympiques d’été. Doha faisait partie des villes candidates pour les éditions 2016 et 2020, mais le Comité international olympique avait alors refusé d’examiner ce dossier. Une simple question de temps ? Sans aucun doute selon Nabil Ennasri, qui considère que “le Qatar est sur la bonne voie”, et ce malgré les difficultés rencontrées récemment. Avec les Mondiaux d’athlétisme, de natation et surtout la Coupe du monde de football, l’émirat aura à nouveau l’occasion de briller sur la scène internationale. Mais sans JO d’été, le Qatar ne devrait pas s’arrêter là et cherchera, à tout prix, à faire de Doha la ville hôte pour la plus grande des compétitions sportives, et ainsi mener sa diplomatie sportive à son apogée.

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