Ça s'est passé un 22 juillet... 1912 : Jim Thorpe l'amérindien entre dans l'histoire olympique

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Auteur·e : francetv sport
Jim Thorpe lors des JO de 1912
Jim Thorpe lors des JO de 1912 | @CIO

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22 juillet 1912. Cérémonie de clôture des Jeux avec la remise des médailles d’athlétisme. Le Stadium de Stockholm s’emplit soudainement des clameurs enthousiastes de 30 000 spectateurs suédois en joie, lorsque le roi Gustave V pose une couronne de laurier sur le front de Jim Thorpe, un amérindien, héros inattendu des 5es Olympiades de l’ère moderne. A 24 ans, l’athlète connu surtout en tant que joueur de football américain, a fait sensation, en s’adjugeant dans la même semaine, deux médailles d’or, pour ses victoires dans le pentathlon, puis dans le décathlon, avec un score record, qui tiendra 15 ans.

Jim Thorpe fait son entrée dans la vie et la légende le 28 mai 1888, dans une réserve indienne d’Oklahoma, sous le nom coutumier de Wa Tho Huck  "Chemin Lumineux" : le signe d’un destin tout tracé.  Suivre la flèche. A 13 ans, le garçon en paraît déjà 17. 

Après s’être essayé au baseball et au hockey, lors de son passage dans une école du Kansas, il fuit les études, le milieu familial et fugue. Se rend au Texas. Trouve un emploi dans un ranch où l’on dresse des chevaux sauvages. Rien d’étonnant. Le garçon a de qui tenir.  Sa mère et son père sont les descendants de deux grands chefs emblématiques pour le peuple amérindien et ses luttes : Black Hawk "Faucon Noir" de la tribu des "Sauk et Fox", et "Vieux Joseph", de celle des "Nez Percés". Tous maîtres dans l’art  de dompter des mustangs. 

Mais le jeune Thorpe possède bien d’autres dons de famille dans son carquois. Initié très tôt, par les aînés de sa tribu, à suivre à pied l’allure de leurs chevaux, en guise d’entraînement à la course, "Chemin Lumineux" deviendra quasiment imbattable sur toutes distances. Fin du western.  De retour au bercail, le coureur des grandes prairies est mis au pas.  Il reprend ses études en Pennsylvanie, à l’Ecole de Commerce de Carlisle.  Un collège réservé exclusivement aux amérindiens, qui a pour mission éducative d’assimiler ses élèves à la culture blanche américaine.

Jim Thorpe au lancer du javelot en 1912
Jim Thorpe au lancer du javelot en 1912 © @CIO

Sur le sentier de la gloire

Le descendant des "Sauk et Fox" assimilera surtout l’instruction de l’athlétisme, du baseball, du basket et du football américain, prodiguée au sein de Carlisle : véritable usine universitaire à champions. Jim Thorpe a enfin trouvé son chemin. Sa carrière de sportif débute vraiment en 1907.  Ses aptitudes physiques hors normes pour son âge ont vite été repérées par le coach du collège. Sur un terrain de sport, Thorpe conjugue vitesse, agilité, puissance.  De telles vertus en font une recrue providentielle pour l’équipe de football – 100% indienne – de Carlisle, dont il deviendra, un peu plus tard, le capitaine et la star. 

Il a le gabarit pour jouer tout aussi bien les déblayeurs en défense que les dévastateurs en attaque (running back : le coureur).  Il mesure 1,87 m, pèse 83 kilosEt sa vitalité semble rendre le joueur inusable. Sa qualité de jeu attire vite l’attention nationale sur lui ; notamment, lors d’un match, opposant Carlisle à la vénérable université de Harvard : l’élite de la Ligue des Grands Collèges de la côte Est des Etats-Unis. Jim Thorpe et ses partenaires provoquent un séisme dans le milieu du football universitaire américain, en battant Harvard 18 à 15, devant 25.000 spectateurs sidérés et conquis. Thorpe, marqua à lui tout seul, tous les points de son équipe.

Jim Thorpe reçoit l'or aux JO de 1912
Jim Thorpe reçoit l'or aux JO de 1912 © @CIO

Les "guerriers" de Carlisle

Pour cette prouesse et l’ensemble de ses performances réalisées durant la saison, la presse sportive lui décerne le titre du joueur de l’année 1911, avec l’honorifique "All America" : littéralement, "100% américain". L’année suivante, nouveau bouleversement dans le monde des grandes universités.  La prestigieuse académie militaire de West Point subit l’affront d’une défaite mémorable devant les "autochtones" de Carlisle, sur le score édifiant de 27 à 6. Une déroute pour les "tuniques bleues".  Une revanche sur le passé pour les indiens de Carlisle. Cette arrière pensée les avait d’ailleurs galvanisés durant toute la partie ; gardant à l’esprit les paroles d’avant match de leur entraîneur : "Vos pères et vos grands-pères sont ceux qui ont combattu leurs pères.  Ces hommes qui jouent contre vous aujourd’hui sont des soldats.  Des 'longs couteaux'.  Vous êtes indiens.  Tout à l’heure nous saurons si vous êtes des guerriers." Thorpe a servi, une fois encore, d’arme absolue à la "Tribu" de Carlisle. 

L’artisan de cette victoire fut honoré par un second "All America" en tant que meilleur joueur de la saison 1912. 50 ans plus tard, devenu président des Etats-Unis, Dwight Eisenhower (1953 à 1961), ancien de West Point, qui a joué dans ce match perdu par les militaires, est revenu, au cours d’un discours sur la personnalité de Thorpe : "Il y a des gens doués.  Mais comme lui : jamais vu !  Ce gars-là  ne s’entraînait jamais ; et pourtant il réussissait absolument tout, mieux que n’importe quel autre joueur de football." 

Jim Thorpe est effectivement considéré comme l’athlète le plus polyvalent des sports modernes. De ce point de vue, la saison 1912 fut pour Thorpe la plus dense.  La plus extravagante de sa carrière sportive. Programmé pour l’exploit, le champion "All America" prend rendez-vous cette année-là avec l’Histoire, en gagnant facilement sa sélection dans l’équipe d’athlétisme américaine, pour disputer les Jeux Olympiques en Suède, cet été là.

Le mémorial dédié à Jim Thorpe en Pennsylvanie
Le mémorial dédié à Jim Thorpe en Pennsylvanie © @CIO

Deux chaussures en or

Au matin du 6 juillet, il pleut sur le stade de Stockholm qui abrite les épreuves d’athlétisme des Jeux Olympiques d’été.  La journée s’annonce noire pour Thorpe qui n’aime pas le mauvais temps et s’est fait voler le matin même, ses chaussures de course. Elle s’avéra en fait éblouissante pour la vedette du football américain…  Il remporte, sans réelle opposition, quatre des cinq épreuves du pentathlon et sa première médaille d’or…  Et cela avec deux chaussures de sport dépareillées, trouvées dans une décharge. En seconde semaine, Thorpe récidive au décathlon, avec cette fois des chaussures neuves.  Le premier jour, il réalise un carton avec 4 victoires sur les 5 épreuves du jour.  Les deux jours suivants, il se contente de rester parmi les meilleurs dans les cinq autres concours. Au final, il empoche le titre et sa seconde médaille, en établissant un nouveau record du monde du décathlon, longtemps inégalé, avec 8.413 points.

Un été indien

"Monsieur, vous êtes le meilleur athlète au monde" lui déclare le roi de Suède Gustave V, en remettant ses médailles à Jim Thorpe, en présence du tsar Nicolas II, d’un ex-président des Etats-Unis Theodore Roosevelt Jr (1901 à 1909) et du baron Pierre de CoubertinMoment d’apothéose pour l’amérindien.  Aucun décathlonien, d’aucune époque, n’aura disposé d’une telle aura. De retour aux Etats-Unis, il est fêté en héros national.  Acclamé par des milliers de newyorkais, lors du défilé sur Broadway.  "Je les entendais crier mon nom, sans comprendre comment je pouvais avoir autant d’amis", déclara ThorpeLe président des Etats Unis en exercice W. H. Taft, lui adresse un courrier de félicitations pour ses mérites et ses victoires. Au regard de la discrimination raciale qui sévit dans le pays et la condition qui est celle des indiens, cette reconnaissance populaire constitue sans doute le plus beau succès de Jim Thorpe.

Burt Lancaster interprète Jim Thorpe dans le film "Le chevalier du stade" (1951)
Burt Lancaster interprète Jim Thorpe dans le film "Le chevalier du stade" (1951) © DR

Une fin de carrière en noir et blanc

Alors qu’il se trouve au faîte de sa notoriété, arrive l’heure du scandale. Jim Thorpe est accusé d’avoir enfreint les règles de l’amateurisme en vigueur pour avoir touché quelques dizaines de dollars en jouant au baseball avant les Jeux Olympiques.  Il est radié à vie de l’olympisme. Ses deux médailles d’or lui sont retirées.  Ses résultats au pentathlon et au décathlon sont effacés.  La sanction infamante est appliquée, avec effet rétroactif. Il ne reviendra jamais plus sur un stade d’athlétisme.  Il lui faut oublier.  Fini l’amateurisme.  Thorpe devient professionnel pour de bon, à 25 ans.  Toujours aussi éclectique dans ses choix sportifs, il se tourne d’abord vers le baseball, payé au tarif d’une star.  Il alterne ensuite avec le football américain en Ligue Majeure, où il reste là encore toujours populaire.  Puis retourne à la batte quelques saisons, avant de rejoindre définitivement le vestiaire.  Il a 41 ans. Thorpe quitte le circuit en 1929, au début de la grande dépression. La légende du sport se range.  Passe à l’écran.  Vend les droits de sa vie à la Warner Bros, pour 1.500$ (24.000 $ aujourd’hui).  Burt Lancaster l’incarnera, dans le film "All America" ("Le Chevalier du stade" en VF), réalisé par Michael Curtiz, en 1951.  Thorpe y fera une brève figuration comme entraîneur subalterne. 

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Le cinéma est pour le champion olympique, une autre façon de rester dans la lumière.  Il tourne dans une soixantaine de films.  Le plus souvent dans le rôle de « l’indien de service ». Après avoir eu le monde à ses pieds, difficile d’en être plus qu’un figurant. Il terminera sa vie pauvre et indigent.  Il meurt en 1953 d’une insuffisance cardiaque, sans avoir pu obtenir sa réhabilitation.  Sans que ses médailles ne lui soient rendues. Vingt ans plus tard, la Fédération Internationale d’Athlétisme reconnaîtra son statut d’amateur, à titre posthume.  Mais, il fallut attendre dix ans (1983) de plus pour que le nom de Jim Thorpe soit rétabli officiellement au palmarès des Jeux Olympiques. Les médailles seront rendues à sa famille, mais six ans plus tard, en 1989.  Elles étaient fausses.  Celles en or avaient été dérobées.

Sonia Deputier

Le sondage le plus récent réalisé par la chaîne américaine ABC Sports, classe Jim Thorpe au rang du plus grand athlète du XXè siècle devant une douzaine de références, dont : Mohammed Ali ; Babe Ruth (une star du baseball, années 20) ; « Jesse » Owens (sprinter des années 30) ; Jack Nicklauss (champion de golf 1960 à 1980) ; Michael Jordan (1984 à 2003)…

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