Yannick Noah
Sa victoire en 1983 est encore dans tous les esprits | STF / AFP

1983, les dents du bonheur

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Dans notre série "joueurs de légende" à Roland-Garros, aujourd'hui : Yannick Noah (1983). Toute la France du tennis attendait une victoire tricolore aux Internationaux de France depuis 1946.

"50 millions de Noah" : la une de L'Equipe du 5 juin 1983 ne pouvait être plus explicite. Elle reflète le sentiment ressenti par le public français vis à vis de son idole aux dread-locks et à la chemise frappée du coq. En ce dimanche printanier, la France s'apprête à vivre un grand événement, de ceux qui dépassent le simple et futil cadre du sport. Rendez-vous compte. Depuis le titre de Marcel Bernard au sortir de la guerre, aucun Français n'a réussi à triompher sur la terre battue parisienne. Patrick Proisy s'en est approché tout près en 1972, mais l'Espagnol Andres Gimeno lui a seulement ouvert la porte avant de s'imposer sans coup férir en quatre manches sèches.

1983 sera son année

Yannick Noah, lui, ne veut pas se rater. Il a fait de Roland son objectif suprême, sa quête du Graal. Rien ne peut l'en dissuader. 1983 sera son année. Jamais auparavant, l'ancien pensionnaire du sport-études de Nice n'avait consenti autant d'efforts dans ces tentatives de conquête de la planète tennis. Là, il s'est isolé trois semaines durant, à la recherche d'un physique et d'une concentration indispensable à la consécration. Quand le tournoi débute, « Yan » affiche une détermination à la hauteur de ses ambitions. Il dévoile son envie de gagner sans forfanterie mais avec une connaissance de lui-même et de ses capacités précise et rassurante : l'introspection a souvent du bon.

Il écoeure Lendl

Noah démarre ces Internationaux de France avec un appétit insatiable. Il passe sans problème les premiers tours. Tête de série n°6, il dispose du Suédois Anders Jarryd 6-1 6-0 6-2, du Paraguayen Victor Pecci 6-4 6-3 6-3 puis de Pat Dupré 7-5 7-6 6-2. En huitièmes de finale, Noah s'économise encore en prenant le dessus sur l'Australien John Alexander en trois manches 6-2 7-6 6-1. Les choses sérieuses se profilent alors : en quarts de finale, le choc face à Ivan « le terrible » Lendl met le Central en ébullition. Comblé par la victoire surprise de Christophe Roger-Vasselin sur Jimmy Connors, le public de la Porte d'Auteuil soutien son champion comme rarement. Il faut dire que Yannick, formidable de générosité et de talent, écoeure le Tchèque dans un quatrième set de légende après trois manches acharnées d'un combat de titans 7-6 6-2 5-7 6-0. La demi-finale n'est qu'une formalité (6-3 6-0 6-0) contre un Roger-Vasselin trop heureux d'être à ce niveau. Noah, lui, en veut davantage. Il ne peut se satisfaire d'un accessit, si élevé soit-il.

"Yan-nick"

La finale face à Mats Wilander s'annonce splendide. Noah attaque bille en tête et enlève logiquement le premier set 6-2. Le second est plus disputé mais le natif de Sedan s'arrache pour réaliser le break décisif à 5 partout. Il s'adjuge le gain du set 7-5. Le match atteint des sommets de jeu et d'intensité au cours de la troisième manche. Tenant du titre et plus jeune vainqueur de l'histoire à Roland-Garros (record battu par Chang en 1989), le Suédois refuse de céder. Soutenu par des supporters qui ne veulent pas le voir disputer une quatrième manche indécise, Noah continue à se ruer au filet sur chaque occasion. Tel un « petit » Borg, Wilander rend coup pour coup, délivrant lobs et passings avec un aplomb incroyable. Car le public hurle son amour à grands cris de « Yan-nick » afin de porter son champion vers l'exploit de sa vie. Le jeu décisif du troisième set est insoutenable.

Noah semble fatigué mais son service continue de le porter. A 6-2, « Mats la menace » sauve une balle de match. Le point suivant, un ultime retour trop long donne la partie au Français. Un bruit assourdissant déchire le ciel du Central. La foule clame son bonheur. Les deux bras levés, Noah trouve le temps de saluer sa victime avant de se jeter dans les bras de son père, Zacharie, ancien footballeur pro des Sangliers ardennais. Les larmes inondent le visage de Yannick qui n'en peut plus. Un trop plein d'émotion se déverse d'un seul coup. Tout ce qu'il rêvait d'accomplir, le plus Camerounais des Français vient de le réaliser, là, sur la terre ocre parisienne. Lorsque Philippe Châtrier, président de la FFT, lui remet le trophée tant convoité, Noah reçoit un tonnerre d'applaudissement de la part d'un public sur qui il a pu compter à chaque instant de son parcours. « Une étoile est née » titrait L'Equipe au lendemain du chef d'œuvre. Une étoile, certes, mais avec les dents du bonheur…

Grégory Jouin @GregoryJouin