Tom Boonen

le flahute enchanté

Quelques années avant Peter Sagan, Tom Boonen a été durant une décennie LA rock star du peloton. Ce Flahute (surnom donné aux Flamands) a régné, à sa manière. Qui peut s’enorgueillir d’avoir cassé son contrat chez l’US Postal, l’équipe de Lance Armstrong, pour rejoindre la formation Quick Step, taillée sur mesure pour son talent ? Boonen. Qui a quitté sa région natale, la Flandre belge, pour s’installer dans un cadre monégasque bling-bling plus apprécié des footballeurs, des tennismen ou de la Jet Set que des forçats de la route ? Toujours Boonen. Qui a été apprécié de façon quasi unanime comme peu d’autres coureurs ? Encore Boonen. «Il n’a pas d’ennemi. Quand il remonte le peloton, tu le laisses passer par respect alors que tu laisses passer Cancellara par crainte des représailles», confie l’ancien champion de France Florent Brard qui a achevé sa carrière lorsque Boonen était au sommet. «Beaucoup sont respectueux voire admiratifs parce qu’il a contribué à la médiatisation du vélo et surtout des Flandriennes. Il a dépoussiéré ces courses qui intéressaient moins avant hormis les Belges. C’est le plus bel ambassadeur du cyclisme». Pour Cédric Vasseur, «Boonen a apporté un vent de fraîcheur». Et l’ancien coéquipier de Boonen chez Quick Step de préciser : «Il a modernisé l’image du vélo». Pour tout ça, Monsieur Boonen va nous manquer.

Tom Boonen : Le nouveau roi des belges

Adoré des Wallons, adulé par les Flamands, Tom Boonen a été le fer de lance du cyclisme belge comme peu d’autres coureurs avant lui. Davantage qu’un Eddy Merckx, ultra-respecté en tant que meilleur cycliste de l’histoire mais qui n’a jamais totalement gagné le cœur de ses compatriotes car trop bruxellois, trop cannibale, le natif de Mol a conquis les fans de son pays très tôt. Gueule d’ange, silhouette élancée, boucle d’oreille et sourire ravageur, Tom Boonen avait tout pour séduire les foules. Encore fallait-il gagner de grandes courses pour asseoir un statut de star et user d’un panache hors du commun pour entrer dans l’Histoire de son sport. Ce qu’il fit assez rapidement en se construisant en seulement quelques années un palmarès digne de ses glorieux prédécesseurs, les Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen, Alfred De Bruyne et autres Johan Museeuw et Peter Van Petegem, légendes flamandes. Sans être un Flandrien pur jus, Tom Boonen se rapproche des Flahutes par son côté dur au mal, son abnégation et son sens de la course bien qu’il affiche rarement un visage de souffrance. Sur la selle, le champion belge ne se départit pas d’une certaine froideur qui lui permet de garder son calme dans les moments clefs d’une course. Même si ça ne suffit pas toujours, comme en témoigne son Paris-Roubaix 2016 où il échoua d’un rien face à l’Australien Matthew Hayman après un numéro éblouissant.

Tom Boonen (2005-09-25)

Le protégé de Patrick Lefévère s’est imposé sur tous les terrains, se transformant au fil de sa carrière en coureur complet dont la pointe de vitesse s’avérait une arme redoutable en cas d’arrivée groupée. Sans être un authentique sprinteur, Boonen a souvent fait la différence dans les derniers instants contrairement à son grand rival, Fabian Cancellara, souvent contraint de terminer seul pour s’assurer la gagne. En fait, il y a eu deux grandes périodes dans la carrière de Tom Boonen : les années 2000 où il dominait clairement les débats, et les années 2010 qui l’ont contraint à faire parler expérience et grinta car il n’était pas forcément le plus fort. La trajectoire du phénomène a été fulgurante. Fils d’un ancien cycliste professionnel pendant 5 ans, le petit Tom a commencé à pratiquer son sport favori à 12 ans. A 16, il est repéré par Dirk Demol, ancien lauréat de Paris - Roubaix (1988). Le phénomène passe pro à seulement 21 ans sous les couleurs de l’US Postal et se révèle en terminant 3e de Paris-Roubaix 2002, un pur exploit qui fera dire au vainqueur d’alors Johan Museeuw que son successeur était arrivé. Perçu comme un futur champion, il passe chez Quick Step l’année suivante et trouve en Patrick Lefévère l’homme idéal, le directeur sportif qui va faire fructifier tout son talent.

Tom Boonen superstar !

Quand il se présentait au départ du Tour des Flandres ou de Paris-Roubaix, Tom Boonen avait la pancarte de favori. Mais il bénéficiait de l’équipe idéale pour magnifier ses qualités. Il tirait un avantage certain d’évoluer au sein d’une équipe belge avec une culture belge et un goût prononcé pour les Flandriennes, ce qui explique peut-être un léger manque de motivation sur les autres grandes classiques. «Quick Step, c’est comme une évidence», a un jour souligné Boonen. «Depuis le départ, il y a eu une forte connivence entre l’équipe et moi. C’était la bonne équipe au bon moment. J’étais à la place qu’il fallait, et quand Johan Museeuw a pris sa retraite, j’ai eu le leadership», a-t-il résumé. Si Tom Boonen a réussi un tel parcours, de ses records aux Flandriennes à son titre mondial (2005) en passant par son maillot vert du Tour de France (2007), il le doit à ses capacités intrinsèques et à son professionnalisme. Complet, puissant, rapide, capable de s’imposer en solitaire après un long effort ou au sprint en réglant ses compagnons d’échappée si nécessaire, l’Anversois a déployé la panoplie idéale du coureur cycliste moderne. Encore 3e du Mondial 2016 à Doha à 35 ans, Boonen est resté compétitif jusqu’au bout. Jusqu'à son dernier printemps sur un vélo.

L’enfer

lui va si bien

Néo-pro et pensionnaire de l’équipe américaine US Postal, Tom Boonen épate la galerie en montant sur le podium de son premier Paris-Roubaix. Ce jour-là, tout le monde découvre celui qui allait devenir dix ans plus tard le recordman de victoires sur l’épreuve. "Il ne doit déjà plus rien prouver. Il est lancé pour dix, quinze ans. Pour son premier Paris-Roubaix, il fait mieux que moi, j’avais 22 ans et j’avais fini 5e. Il a 21 ans et monte sur le podium." La maxime est belle, son auteur est mythique. Roger De Vlaeminck est connu comme «Monsieur Roubaix». Quatre victoires et neuf podiums dans «L’Enfer du Nord» vous classent un homme. Recevoir un tel compliment d’un tel homme vous classe aussi un coureur. Quand De Vlaeminck a lancé cette prophétie, il se doutait que Tom Boonen deviendrait grand. Il ne se doutait pas qu’il deviendrait une légende. Mieux, son égal.

Ce jour-là du 14 avril 2002, le ciel du nord pave l’enfer d’un gris annonciateur d’une journée difficile. La 100e édition de Paris-Roubaix est disputée dans des conditions dantesques. Certains secteurs pavés sont transformés en piscine de boue. Il faut appuyer encore plus fort qu’à l’accoutumée sur les pédales. A ce jeu-là, Johan Museeuw est le plus fort. Le «Lion des Flandres» remporte son troisième et dernier Paris-Roubaix avec plus de trois minutes d’avance sur son plus proche poursuivant. Sur le podium, le Belge est au paradis. Il est le Dieu de Roubaix. A sa gauche, un poupon de 21 ans est tout sourire. La boue qui maculait son visage au moment de couper la ligne en troisième position a disparu. Son air timide et candide est lui encore bien présent.

Tom Boonen / Paris-Roubaix (2002)
Tom Boonen découvre les pavés et la boue de Paris-Roubaix (2002)

Cette 100e édition de Paris-Roubaix est particulière à plus d’un titre. Les conditions d’abord évidemment et cette échappée fleuve qui part tôt dans la course. En son sein, Tom Boonen n’est qu’un vaillant parmi les autres, un optimiste qui croit en sa bonne étoile. A 45 kilomètres de l’arrivée, après un travail monstre de Johan Museeuw (Domo-Farm Frites), la jonction est faite. Les échappées retombent dans l’oubli. Ou presque. Car certains s’accrochent et évitent les chutes. Parmi eux, Tom Boonen. Couvé par Johan Bruyneel, le sulfureux manager de la toute aussi sulfureuse US Postal Service, le néo-pro découvre Paris-Roubaix, mais n’a pas froid aux yeux.

Tom Boonen et Steffen Wesemann se disputent la 2e place de Paris-Roubaix 2002

Aujourd’hui, et même après la course, on pouvait d’ailleurs se dire que sa force avait été sous-estimée par son équipe. Quand Johan Museeuw s’en va seul, Boonen et son coéquipier George Hincapie, le grandissime favori, partent en contre. Boonen saoule le pavé de ses coups de pédales ravageurs. Sa grande carcasse n’a aucune peine, ou presque, à se mouvoir sur ces pavés rendus terriblement glissants par la pluie. Son rythme étourdit son propre coéquipier qui va chuter à 30 kilomètres de l’arrivée, le laissant seul à la poursuite de Museeuw. Mais comment un Boonen si frais pouvait-il faire le poids face à la légende belge ? Comment pouvait-il penser être son égal ? Déjà grand, l’écart ne cesse de grandir et Boonen, rattrapé par la fatigue, est repris par Steffen Wesemann, l’Allemand à qui il ne disputera même pas la deuxième place sur le Vélodrome de Roubaix. Au bout de l’effort, Boonen salue la foule d’un geste de main timide. Sans les commentaires du speaker, peu de spectateurs auraient reconnu ce Belge. Trois ans plus tard, le Vélodrome allait devenir sien. Dix ans plus tard, Roubaix était son royaume. Et chacun allait reconnaître entre mille ce champion à la gueule d’ange.

Le nouveau roi

des Belges

On entre dans le cyclisme comme on entre en religion aime à dire Marc Madiot, l’emblématique ancien coureur français et patron de l’équipe FDJ. Dans les Flandres, c’est sur les pavés qu’on monte vers le ciel. Une ascension vers le royaume des dieux où trônent les Merckx, Leman, Van Loy, De Vlaeminck, Museeuw, Van Petegem. En Belgique, Tom Boonen est devenu un demi-dieu le 3 avril 2005. Sa moisson dans les semi-classiques l’avait propulsé au rang de grand espoir flahute. Il ne lui manquait qu’une épopée mystique pour asseoir sa légende. Ce sera lors du Tour des Flandres.

Tom Boonen remporte son premier Tour des Flandres en 2005

Un monument du cyclisme avec ses monts, ses pavés et son paradis au bout d’une ligne droite en faux-plat montant sur la petite commune de Meerbeke (ndlr : de 1973 à 2011). En 2004, Boonen a vu tous les bénéfices que procurait sa préparation sous le soleil brûlant du Qatar dans le Golfe persique. Loin du froid et du vent, il peut soigner son explosivité et son endurance. Après cette première participation au Tour du Qatar, Boonen décroche la victoire sur le GP E3 puis Gand-Wevelgem. L’année suivante il remet ça sur l’E3 et se présente au départ du «Ronde» avec l’étiquette de favori au même titre que Peter Van Petegem, Erik Zabel, Andreas Klier, George Hincapie, Stijn Devolder et Alessandro Ballan.

Tom Boonen / Tour des Flandres (2005-04-03)
Tom Boonen à l’attaque du Tour des Flandres 2005

Sa rapidité sur les sprints lui permet de rester dans une position d’attente jusque dans le final. Quand l’écrémage se produit dans le Valkenberg, ils ne sont plus que six en tête. Sous l’impulsion de Boonen, un groupe royal se forme avec Van Petegem, Ballan, Zabel, Klier et Petito. Malgré les attaques de ses rivaux dans le mur de Grammont, «Tommeke» ne s’affole pas. Personne ne s’attend à le voir bouger avant le sprint final. C’est pourtant lui qui contre la tentative de Van Petegem après le sommet du Bosberg à 9 km de l’arrivée. L’attaque est si tranchante qu’elle rompt le fil avec ses compagnons d’échappée. A 24 ans, Boonen file vers sa première grande victoire. «Impressionnant», «Une première qui en annonce d'autres», «Un champion au-dessus du lot», la presse belge tombe sous le charme de ce géant de 1m92. «Je n'avais pas le choix, explique-t-il après l’arrivée. Zabel, Klier et Van Petegem, sans parler de Ballan pouvaient me jouer un mauvais tour au sprint. J'ai anticipé sans réfléchir. J'ai suivi mon instinct car je me sentais très fort. J'aurais pu abdiquer, me relever, attendre le sprint : je n'y ai jamais pensé. Je n'ai pensé à la victoire qu'à 500 m de l'arrivée, pas avant, parce que je n'imaginais pas résister à un groupe de poursuivants dont je connaissais forcément la composition.»

La première victoire de Tom Boonen sur Paris-Roubaix (2005)

Irrésistible, Boonen le sera également une semaine plus tard dans l’enfer du Nord, appellation non usurpée malgré l’amputation de la Tranchée d’Arenberg qui s’était affaissée par endroit à cause de l’effondrement de galeries d’anciennes mines voisines. Les mines, c’est le Belge qui va les poser dans le secteur du carrefour de l’Arbre. Mains vissées sur le haut du guidon, Boonen achève l’explosion du groupe de tête initié par Juan Antonio Flecha. Ils ne sont plus que trois à tenir le haut du pavé à l’entrée du Vélodrome puisque George Hincapie s’est accroché aux roues du coureur de la Quick Step. Quand Boonen plonge à la corde dans le dernier virage, plus personne ne peut lui contester la victoire. Les bras tendus vers le ciel, il entre définitivement dans la cour des grands en réalisant le doublé Tour des Flandres – Paris-Roubaix.

Double Ronde

et polémique

A chaque pays ses icônes indéboulonnables. Son cannibale ou son blaireau. A la France les Hinault, Noah, Prost. A la Belgique Eddy Merckx, le champion étalon auquel aucun espoir n’échappe. Boonen autant que les autres alors que son royaume se borne aux courses d’un jour quand son glorieux aîné avait les crocs à toute heure du jour et de l’année sans craindre d’indigestion. Après son premier Tour des Flandres remporté en vieux briscard malgré ses 24 ans, Boonen a lui aussi mangé du Cannibale. "S'il faut vraiment me comparer, alors oui, Merckx ne me semble pas un mauvais nom. Quand je prends le départ, je veux gagner, avait-il reconnu avant de glisser avec lucidité : «Je ne suis pas Dieu, je ne suis pas Merckx et je ne remporterai jamais le Tour de France». Boonen ne règne que sur les classiques et ça suffit déjà à son bonheur. Et comme il n’y a pas trop de rois en Belgique, Albert II est venu en personne voir son sujet favori remettre son trône en jeu sur le Ronde 2006. «La vraie force de Tom, c'est sa capacité à endosser les responsabilités, assurait Eddy Merckx quelques mois plus tôt lors du sacre mondial de son compatriote. Ce n'est pas facile à son âge, et je suis bien placé pour savoir ce que c'est de courir avec le regard de tout un pays rivé sur vous». C’est que le jeune premier semble avoir la tête solide, à des années lumières du fantasque peroxydé Frank Vandenbroucke et de l’austère Johan Museeuw dont les recours au dopage ont empoisonné les carrières. Malgré son statut de star naissante, Boonen reste droit dans ses socquettes et fuit pour le moment les pages people et faits divers. Sa seule extravagance est son exil en terre monégasque où il réside désormais.

Maillot arc-en-ciel sur le dos, Tom Boonen rayonne sur le « Ronde » 2006

Ce 2 avril 2006, le soleil ne brille pas aussi fort que sur la Côte d’Azur. Il préfère jouer à cache-cache avec le peloton. Boonen lui ne trompe personne en faisant exploser la course dès le Koppenberg à 75 km de l’arrivée. Seuls les costauds parviennent à lui emboîter la roue quand la majorité du peloton rend les armes. Ils sont nombreux le pied à terre à maudire cette terrible bosse pendant que le Belge voltige sur les pavés. Le petit groupe de tête ne se fait guère d’illusions d’autant que le leader de l’équipe Quick Step est encore épaulé par ses coéquipiers Bettini, Pozzato et Baguet. Leif Hoste tente le tout pour le tout au sommet du Valkenberg à 33 kilomètres de l’arrivée. Bien placé, Boonen ne se fait pas surprendre. Le vainqueur est là, entre ces deux hommes qui filent à vive allure vers Meerbeke. Contre toute attente, Hoste joue le jeu en collaborant jusqu’au final alors que ses chances sont minimes pour ne pas dire nulles de battre son compatriote au sprint et que son leader George Hincapie chasse derrière le duo. Il faut dire que ça a beaucoup discuté et fait des grands gestes sur le bitume. Même le directeur sportif Dirk Demol s’est mêlé aux échanges entre Boonen et Hoste. La suite est cousue de fil blanc. Le porteur du maillot arc-en-ciel conserve son trône des Flandres avec à ses pieds le roi Albert II et sa majesté Eddy Merckx, venus tous deux l’honorer lors du podium. Paradoxalement, ce 12e succès de la saison ne fera polémique que des années plus tard.

Doublé sur le Tour des Flandres pour Tom Boonen

Tom Boonen réalise le doublé sur le Tour des Flandres (2006)

Après le sprint victorieux de « Tommeke », l’heure est à la liesse. Aucun coureur n'avait gagné deux fois de suite la classique flandrienne depuis le Belge Eric Leman (1972-1973). «Gagner le Tour des Flandres une fois c’est déjà un record. Ce n’est pas une course comme les autres. Gagner deux fois c’est incroyable, raconte Boonen après son exploit. Mais je ne cours pas pour battre des records mais pour gagner des courses.» Pour ajouter au symbole, gagner le «Ronde» avec la tunique de champion du monde n’était plus arrivé depuis la victoire de Merckx en 1975. Evidemment, il n’y a personne ce jour-là pour gâcher la 2e fête nationale du pays . Le pavé dans la marre viendra de Michael Barry qui affirmera en 2014 dans son autobiographie que la course a été achetée par Boonen. «Leif Hoste s'était échappé avec notre grand rival, Tom Boonen, écrit l’ancien coureur de Discovery Channel, coéquipier de Armstrong, Hoste et Hincapie. Ils ont coopéré et fait le trou sur George Hincapie et les autres. J'ai remarqué qu'ils avaient parlé pendant quelques minutes ensemble, puis avec notre directeur sportif qui les suivait. Un accord avait visiblement été conclu entre les deux coureurs en laissant ainsi George hors-jeu. A la fin, Boonen a terminé premier. Sur le podium, George ne pouvait pas sourire aux photographes. L'argent a probablement déterminé le résultat de la course». Des propos que Hoste s’empressera de démentir. «A ce moment-là de la course, j'étais devant et mes coéquipiers derrière. Au sein de l'équipe, nous avions conclu que je n'aurais pas collaboré si George avait été seul à notre poursuite. Ce qui n'était pas le cas. La 2e place était le meilleur résultat que nous aurions pu avoir». Seule certitude, Tom Boonen était le plus fort ce jour-là. Et le plus fort a gagné.

L’Enfer

de la blanche

Il était l’une des coqueluches du peloton international. Beau gosse, dit-on maintenant, le sourire «ultrabright», disent les plus anciens, la carrure de mannequin (1.92m) et la langue facile (français, flamand, anglais), Tom Boonen avait tout du coureur idéal. Face aux affaires de dopage, qui avaient fait tomber notamment la perle belge Franck Vandebroucke à la fin des années 90 et au début des années 2000, il semblait porter les espoirs de tout un pays. De tout un sport traumatisé par ces incessantes révélations. La chute a été d’autant plus rude.

Boonen (2008-04-13)
Tom Boonen dans son jardin sur le vélodrome de Roubaix

Paris - Roubaix 2008 : retour sur le 2ème sacre de Tom Boonen

En 2008, Tom Boonen vient de remporter son deuxième Paris-Roubaix, au sprint devant le rouleur Cancellara. Il est au sommet. Il a 27 ans. Mais le 10 juin 2008, c’est la chute. La presse belge annonce un contrôle antidopage positif du chouchou du plat pays. Fin mai, lors d’un test hors-compétition, des traces de cocaïne ont été trouvées dans ses analyses. En avril, Vandenbroucke avait été cité comme consommateur de cocaïne. Pour l’un, c’était la suite des ennuis. Pour l’autre, le début.

Positif à la cocaïne, Tom Boonen a le masque

«Je ne suis pas parfait et je devrais en accepter les conséquences», avait alors déclaré Boonen lors d’une conférence de presse. La première conséquence tombe rapidement : le Tour de France refuse son engagement, comme le Tour de Suisse. «Tom Boonen est un grand champion mais un grand champion doit être exemplaire», justifie alors Christian Prudhomme, le patron du Tour. L’ancien vainqueur belge de la Grande Boucle, Lucien Van Impe, avait également lâché son compatriote : «Ce n’est pas permis pour un sportif de haut niveau. C’est le énième coup sur la tête que doit gérer le sport cycliste. C’est stupide, se faire prendre pour cocaïne.»

Cela pouvait ressembler à un avertissement. Sérieux. Sans droit au retour. Sauf que le contrôle a eu lieu hors compétition, ce qui lui évite une suspension. Et la justice de son pays estime que la médiatisation de cette affaire est suffisante comme sanction. Du coup, il met toute son énergie pour redorer son blason. Il rafle six étapes, dont deux sur la Vuelta sur cette fin de saison. Au début de 2009, «Tornado Tom» poursuit sa mission rédemption, toujours dans l’équipe Quick-Step alors que la rumeur l’annonçait dans la formation française Bouygues Télécom. Un succès au Tour du Qatar, un autre sur Kuurne-Bruxelles-Kuurne, et Paris-Roubaix s’approche.

Paris-Roubaix 2009 : Tom Boonen un peu plus dans la légende

Boonen (2009-04-12)
Le 3e succès sur Paris-Roubaix est en route

Sur la terre qui l’a déjà consacré deux fois, il a faim. A 45km de l’arrivée, il fait partie d’un groupe de costauds, avec notamment Pozzato, Hushovd, Flecha et Vansummeren, tous candidats à la victoire finale. Le sort fait basculer la course : une glissade de Flecha entraîne deux hommes au sol, et retarde Pozzato. Hushovd accélère, Boonen le contrôle, mais sur le secteur pavé du Carrefour de l’Arbre, lieu mythique de la course, le Norvégien accroche une banderole publicitaire et chute. Seul devant, Tom Boonen doit tenir 15km, ce qu’il fait. En costaud. En solitaire. On est le 12 avril, le Belge soulève son 3e Pavé de vainqueur. Il est le premier, depuis Gilbert Duclos-Lassalle (1992-1993) à réaliser un doublé.

Tom Boonen contrôlé une 2ème fois pour consommation de cocaïne

Un retour au premier plan, avant un retour en enfer. Dix jours après, il subit un nouveau contrôle positif à la cocaïne. Toujours hors compétition. Cette fois, il avoue sa dépendance à l’alcool, et son manque de contrôle sur ses actes lorsqu’il est dans un état second. Comme douze mois avant, les organisateurs du Tour de France ne veulent pas de lui. Cette fois, son équipe Quick-Step, qui l’avait suspendu après le contrôle positif, insiste en allant devant la justice sportive, et la Chambre arbitrale du sport du CNOSF lui donne raison à la veille du départ. Cela ne lui porte pas chance. Le soir de la 15e étape, il abandonne.

Boonen (2009-05-11)
Tom Boonen traqué comme une rock star

En quatre éditions avant 2008, Tom Boonen avait remporté six étapes, porté le maillot Vert sur les Champs Elysées ainsi que le maillot jaune. Depuis, plus rien lors des deux Grandes Boucles (2009-2011) courues. Mais sur les pavés du Nord, il s’est maintenu en haut de l’affiche. Malgré tout.

La revanche

du Grand Blond

Au lendemain de ses premières grandes victoires, il avait assuré à la presse et à son entourage qu’il resterait le même. Que le succès ne le changerait pas. Qu’il ne serait pas un clone de Frank Vandenbroucke, l’autre grand espoir belge au destin broyé par le dopage et la drogue. «Il ne faut pas gagner et connaître le succès pour se rater ensuite», disait-il en 2005 après la quête de son premier monument des Flandres. Problème, l’enfer n’est pas que pour les autres. Tom Boonen sort lui aussi de sa ligne. Deux contrôles positifs à la cocaïne, par chance hors compétition. Dans son malheur, le Campinois a bien fait les choses puisqu’il échappe à la suspension et, de fait, conserve la possibilité d’une reconstruction à moindre frais. Son image a été écornée mais le Flamand ne s’est jamais caché derrière ses fautes, son alcoolisme et ses excès. «Arrêter est la voie la plus facile», dit-il. Sa rédemption passera par les Flandriennes ou ne passera pas.

Boonen (2012-03-23)
Le plus beau printemps de Tom Boonen sur les Flandres (2012)

Tour des Flandres 2012 : jour de fête nationale pour Tom Boonen

Malgré ses travers, Boonen n’a rien perdu de sa classe mais en 2010 il est renvoyé à ses chers pavés par Fabian Cancellara. Dans la forme de sa vie, le Suisse plante ses cale-pieds sur les terres du Belge. Sous le nez du Flahute, il réalise le triplé Grand Prix E3 - Tour des Flandres - Paris-Roubaix. A l’issue de la semaine sainte, «il n’y a plus rien d’autre à écrire car tout a déjà été fait et dit», affirme Boonen. On ne refait pas le printemps. Le suivant lui permet de refaire germer la graine de la victoire. Boonen n’accroche «que» son 2e Gand-Wevelgem mais il y a comme une forme de délivrance, la fin d’un long tunnel. A 31 ans, en pleine force de l’âge pour un coureur cycliste, il est prêt pour la plus belle quinzaine de sa carrière avec en apothéose son chef-d’œuvre. Boosté par sa 100e victoire chez les professionnels lors de Paris-Nice, il débarque sur les Flandriennes au sommet de son art. Rien ni personne ne lui résiste. Ni sur le GP E3, qu’il remporte une 5e fois (record), ni sur Gand-Welvegem (record égalé avec 3 succès). Des amuse-bouche au regard du «Ronde» et de la reine des classiques.

Le Ronde revient dans les mains de Boonen

Victime du déplacement de l’arrivée à Audenarde, le Mur de Grammont disparaît du final du Tour des Flandres. L’épreuve, bien plus musclée, n’y perd pas son piquant. C’est sur les 2,2 km de pavés du Vieux Quaremont, visité trois fois dans les 80 derniers kilomètres avec le Paterberg, que Boonen se détache dans le sillage de Filippo Pozzato. Les deux hommes rejoignent Alessandro Ballan aux avant-postes pour un match à trois. «J’ai perdu beaucoup de courses comme ça mais j’en ai aussi beaucoup gagnées, raconte Boonen. J’ai mon sprint et c’est plus facile.» Une arme à double tranchant. Se sachant inférieurs au sprint, les Italiens roulent fort pour décrocher le Belge dans les plus forts pourcentages du Paterberg. «Tornado» Tom contrôle. Pas question de laisser passer l’occasion de remporter son 3e Ronde, là aussi pour un record de victoires égalé. Le sprint ne fait pas un pli malgré la résistance de Pozzato, qui gardera l’image d’un grand collectionneur de places d’honneur dans les Flandriennes.

Paris-Roubaix 2012 : Le grand numéro de Tom Boonen

En avoir ou pas ? Pour ce géant des Flandres au palmarès long comme le bras, il manquait un dernier coup d’éclat pour asseoir définitivement son statut de légende. Une chevauchée à la hauteur de ces héros qui ont transporté le cyclisme dans une autre dimension. Une ode au vélo d’un autre temps, quand on écrasait les pédales à en saigner juste pour un bouquet, la bise d’une hôtesse ou au mieux une caisse de champagne. Stratège une semaine plus tôt sur le «Ronde», Tom Boonen s’abandonne au romantisme dans l’enfer du Nord. Un coup de folie pure ou tout simplement un coup de sang. «Quelquefois, tu as juste besoin d’avoir les couilles pour tenter quelque chose comme ça», justifiera-t-il quelques années après. «Tout le monde attend le Carrefour de l’Arbre. La meilleure façon d’être battu, c’est d’être prévisible. Parfois tu dois risquer de perdre la course pour la gagner. Je pense que beaucoup de coureurs préfèrent perdre sans attaquer plutôt que d’attaquer et de se faire lâcher. Ce n’est pas ma conception du sport.»1

Boonen (2012-04-08)
Paris – Roubaix 2012, le chef-d’œuvre de Tom Boonen

Ce coup de folie ? Une attaque à 58 km de l’arrivée alors qu’il reste encore onze secteurs pavés soit 17,5 km de vibrations et de souffrance. Pozzato, Ballan et Turgot le suivent avant de se rendre à la raison. Partir d’aussi loin est forcément voué à l’échec. Niki Terpstra se met à la planche cinq petits kilomètres avant de mettre le clignotant. Voilà Boonen seul en piste pour les 53 bornes restantes. «Je me sentais incroyablement fort ce jour-là, expliquera-t-il. Inarrêtable. Je faisais ce que je voulais.»2 Au bout de l’aventure dans un Vélodrome médusé, son quatrième pavé, qui en fait l’égal de Roger De Vlaeminck, et pour l’éternité son plus grand souvenir sur un vélo. Ni dieu ni Merckx, Tom Boonen est devenu le nouveau «Monsieur Roubaix» et c’est déjà pas mal.

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Rédacteurs :
Christophe Gaudot
Grégory Jouin
Xavier Richard
Thierry Tazé-Bernard
Réalisation web :
Thibaut Caudrelier
Rédaction en chef :
Rémi Pietton
Photos :
AFP
Archives :
Manon Cazenabe
Montage :
Baptiste Rieu
Références :
1 citation extraite d’une interview du site rouleur.cc
2 citation extraite d’une interview du site cyclismactu.net
Remerciements :
Florent Brard
Cédric Vasseur
Marcel Sanel
Thomas Jolliet