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Didier Deschamps

une vie en bleu

Tout juste 18 ans après avoir soulevé la Coupe du monde en tant que capitaine des Bleus, Didier Deschamps aborde l’Euro en France, en tant que sélectionneur de l’équipe nationale. Compétiteur né, aussi doué que bosseur et éperdument amoureux du maillot bleu, Deschamps est indissociable des Bleus qu’il entend bien mener une fois encore sur les sommets, bien au-delà des polémiques qui ont émergé à quelques jours de l'Euro 2016.

De ses origines basques, Didier Deschamps en a gardé la substantifique moëlle, pour devenir une machine à gagner. Et toute sa vie durant, il n’a eu de cesse de repousser ses limites. De ses premières touches de balle à l’Aviron Bayonnais au titre de l’Euro 2000, le plus grand palmarès du football français est naturellement devenu le patron des Bleus. Voici un récit de la vie d’un homme qui aura vécu sa vie en Bleu.

Les Racines

la force basque

Mais où est donc passé Pierrot ? Les sages-femmes de la clinique du quartier Lachepaillet, à Bayonne, cherchent partout Monsieur Deschamps afin de lui annoncer la bonne nouvelle. Didier est né ! Mais voilà, le papa est à la chasse. Et c’est avec une palombe dans sa besace qu’il débarquera, un peu plus tard, embrasser sa femme et son second fils, un beau poupon de 3,750 kilos.

Il a poussé son premier cri à Bayonne, mais il sera fêté à Anglet. Car, ici, la vie se décline en famille. Pierre et Ginette, les heureux parents, occupent avec Philippe, l’aîné de trois ans, une maison nichée dans la campagne verdoyante du Pays basque. Chez les Deschamps, on travaille dur. Maman, qui vend de la laine, avale des journées bien remplies. Et c’est la même chose pour Pierre, peintre en bâtiment à la Direction Départementale de l’Equipement. Alors, ils ont vite fait d’inculquer aux enfants des valeurs simples, mais essentielles. Par exemple, l’école, c’est du sérieux ! Et Didier écoute les conseils de ses parents, en garçon dévoué, appliqué et discipliné.

Enfermé dans un sac…

Sur les bancs du groupe scolaire Suttard, à Anglet, il est en effet un élève calme et studieux. «Ça me plaisait et j’avais notamment des facilités pour les matchs», se remémore le sélectionneur des Bleus. Une fois les devoirs finis, c’est toujours le même rituel. Les pots de fleurs valsent dans le jardin et les traces de ballon deviennent vite des empreintes indélébiles sur la façade de la maison : le gamin s’éclate avec son ballon. Tout seul ou contre ses voisins. Didier n’aime déjà pas perdre. C’est parfois la bagarre avec Daniel et Jo, ses cousins. «J’étais un capbourrut (têtu, en béarnais) ! Une fois, je me rappelle que les grands m’avaient enfermé dans un sac…», confesse l’ancien capitaine tricolore.

"DD" se dépense mais ne veut pas intégrer un club de foot. «J’aimais surtout jouer. J’avais quelques maillots, je regardais l’équipe de France à la télévision mais, pour moi, footballeur, c’était pas un métier !» Didier préfère la nature au milieu de laquelle il grandit. Il aime l’espace, explore les bois qui jouxtent la maison familiale, pêche le goujon et respire, à grandes lampées, le bon air basque. Le dimanche, la famille se ressource. Deschamps se souvient : «Nous partions manger du poisson en Espagne et puis, il y avait la chasse. Moi, je faisais le petit chien, derrière mon père et mon grand frère.» Les hommes traquent la bécasse sur les bords de la Nive. Didier galope après les plus âgés et, bientôt, il vise. «J’ai commencé avec une fronde, pour passer plus tard à la carabine à air comprimé !»

Un premier titre national en … demi-fond

Puis, le gamin d’Anglet entre au collège Saint-Bernard, chez les curés, à Bayonne. Entre le catéchisme et la révision de ses cours, Didier découvre le sport avec ses potes. Il dribble à la récré, sur le petit terrain de l’établissement privé et s’essaie aussi à la natation, au cross et au demi-fond, grâce à l’UNSS. En cinquième, dans la catégorie Minimes, il connaît sa première consécration, en remportant un titre de champion de France Scolaires sur le 1.000 mètres. « J’ai gagné cette course à Saint-Médard-en-Jalles. Ce jour-là, je suis parti comme un fou. Mon prof m’a tout de suite demandé de ralentir, mais je ne l’ai pas écouté. J’ai conservé ma cadence et j’ai fini seul devant tout le monde ! »

Didier touche aussi au handball, au saut en longueur et, bien sûr dans cette région, au rugby. Tout le branche. Y compris les parties de «mur à gauche», spécialité de pelote basque, avec son père, sur le fronton du village, à Saint-Pierre d’Irube. Au grand air, Deschamps se développe. Il a onze ans quand, du haut de son mètre soixante-huit, il décide de tenter l’aventure foot dans un coin où les essais comptent davantage que les frappes brossées. «Je ne vais pas signer aux Genêts d’Anglet, lâche-t-il à ses parents. Aucun joueur ne sort de là-bas !» Ginette et Pierre sont sidérés. L’Aviron Bayonnais, lui, a vu débuter Christian Sarramagna, Félix Lacuesta ou Jean-Louis Cazes.

C’est aussi l’époque de Manu, son pote de sixième. Avec ce dernier, la chiche tourne rond. Donc, c’est décidé, il ira voir les «manchots» un de ces mercredis. Didier arrive, accompagné de sa maman, sur la pelouse du complexe des sports.

Capitaine dans le sang

Les dirigeants de l’Aviron sont ébahis d’entrée de jeu, Jacques Sorin en tête : «Il devait être Pupilles 2, mais il était grand, rapide et beaucoup plus costaud que les gamins de son âge. Il a tout de suite intégré l’équipe Minimes.» Deschamps débute sur le tard, sans passer par la case "Ecole de foot". Attaquant, il inscrit but sur but. «Il s’est tout de suite transformé en patron sur le terrain, poursuit le dirigeant basque, bientôt papa poule. Didier avait l’ascendant sur ses copains, même plus âgés. Il ne cherchait pas à s’imposer, c’était naturel chez lui.» "DD", promu capitaine, brûle les étapes.

Tout de suite surclassé, il connaît les différentes sélections. Départementales, régionales et bientôt nationales. En Minimes 2, il endosse, en déplacement, son premier maillot bleu. «J’en garde un souvenir extraordinaire. C’était face à la Belgique (0-0). Un Basque dans une sélection nationale, j’étais fier !» Physiquement en avance, Didier l’est aussi mentalement. En bon capitaine, devenu milieu de terrain, il brandit en 1982 son premier trophée : la Coupe nationale Minimes en Ligue Aquitaine.

Véritable phénomène, la réputation du jeune Deschamps a vite fait de dépasser les collines du Pays basque. Une dizaine de clubs se manifestent, mais Pierre Garonnaire est le premier sur le coup. Le recruteur de l’AS Saint-Etienne vient le superviser sur la pelouse bosselée de Lahontan, petit village des Pyrénées-Atlantiques. Le dénicheur de talents des Verts lui propose une semaine de stage dans le Forez. «J’y suis allé avec Monsieur Sorin, pendant les vacances de Pâques. Les installations me plaisaient. Malheureusement, quelques jours après mon séjour stéphanois, l’affaire de la caisse noire a éclaté (avril 1982) !» Le contact est rompu avec l’ASSE. Une aubaine pour Bordeaux.

La limousine et le cigare de Claude Bez

Culottés et un rien provocateurs, Claude Bez et Didier Couécou déboulent à Bayonne un dimanche matin. En limousine, cigare au bec. Du classique avec le président girondin, dans son pur style Al Capone du ballon rond, et son Directeur sportif. «Combien voulez-vous pour votre fils ?», demandent-ils au chef de famille. Pierre, qui a longtemps vécu au rythme des rebonds amateurs du ballon ovale, tombe des nues. L’ancien quinziste, troisième ligne aile, sous le célèbre maillot du Biarritz Olympique, est aussi choqué que désemparé. Le grand-père, lui, s’insurge devant de telles pratiques : «Dans le foot, ce sont tous des maquignons !» Et, déjà mature, Didier tranche : «Bordeaux, de toute façon, c’est trop près !»

Didier jeune

Plus tard, il répond à l’invitation plus classe du FC Nantes qui lui propose de venir assister à un match du côté de la Loire-Atlantique. Avec ses parents, Didier visite le centre de formation à La Jonelière. Il est conquis et mal à l’aise lorsqu’il croise… Didier Couécou dans les travées de Marcel-Saupin, l’ancien stade des Canaris. Tant pis ! Le Basque va s’installer à Nantes, sans passer par la case Auxerre qui, par l’intermédiaire de l’incontournable Guy Roux, a pourtant multiplié les appels du pied. « Mes parents ont été formidables. Ils m’ont laissé choisir. J’ai opté pour le FCN parce que ce club me donnait des certitudes au niveau scolaire. Mais, dans ma tête, les choses étaient désormais bien définies : je voulais décrocher un premier contrat professionnel. »

Malgré l’éloignement, le môme de quatorze ans rassure ses parents : « Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas là-bas pour m’amuser ! » Eté 1982, l’adolescent tourne définitivement les talons. Il déguste une dernière fois les plats épices de Ginette et dit adieu à ses montagnes. C’est la rentrée. Maman et papa font le voyage en voiture et laissent leur rejeton derrière la grille de La Jonelière. Ils sont émus et un peu inquiets. « C’est Christophe Frankowski qui m’a accueilli à la "Jone". Cette fois, je rentrais dans la jungle ! »

Le Capitaine

un mental de champion

Dès les premiers mois au centre de formation du FC Nantes à La Jonelière, Didier Deschamps vit des instants pénibles. « Budzinski m’avait fait trop de pub. Je passais pour le petit prodige et cela a suscité de la jalousie. Les grands du centre me l’ont fait payer et j’en ai bavé. » Timide et réservé, "DD" est le souffre-douleur des plus anciens, dont certains ont quatre ans de plus que lui. Et lorsque l’hebdomadaire Pif-Gadget lui consacre un article le présentant comme un grand espoir du football français, Didier encaisse encore : « Je me suis fait chambrer ! » Il vit en marge, s’enferme dans sa chambre après les entraînements, bosse une seconde qu’il prépare par correspondance. Il s’accroche et ne se plaint jamais. Pour ne pas affoler ses parents.

Desailly, le confident

Didier Deschamps & Marcel Desailly

« Au bout de six mois, les grands me sortent en boite. Je fais le mur comme les autres, j’avale mon premier verre d’alcool et je m’endors immédiatement… » Les aînés se marrent et le jeune Deschamps est définitivement accepté. En plus, maintenant, il y a Marcel Desailly, le nouveau copain et, bientôt, le confident. Côté foot, Didier débute avec les Cadets Nationaux de Raynald Denoueix. D’abord milieu de terrain, puis libéro. Il passe de deux entraînements cool par semaine à deux par jour ! En 1984, il est finaliste de la Coupe Paul-Nicolas, contre Bordeaux, et demi-finaliste de la Gambardella la saison suivante. Chaque mois, madame et monsieur Deschamps montent faire le point avec Robert Budzinski, le directeur sportif du FCN. « Il nous tenait régulièrement le même discours, raconte M. Deschamps. Si Didier n’a pas de pépins physiques, il sera pro et jouera en équipe de France ! »

Desailly et Deschamps à Nantes (1985-86)
Marcel Desailly et Didier Deschamps à Nantes (saison 1985-86)

Avant de confirmer ces prémonitions, un événement va bouleverser l’adolescence du jeune Didier et certainement lui forger encore plus le caractère. Mâchoires serrées, le Basque entre, un dimanche de novembre 1984, dans la chambre qu’il partage avec Desailly, du côté de Monaco, à l’occasion d’un tournoi international Cadets de la Principauté. « Marcel, assieds-toi, j’ai quelque chose à te dire… » Deux titulaires du FCN viennent de se tuer en voiture, sur une route détrempée entre Nantes et Saint-Nazaire. Il s’agit de Jean-Michel Labejof et de Seth Adonkor, le demi-frère de Desailly. Henri Guérin, l’entraîneur des Bleuets, n’ose annoncer la triste nouvelle. C’est donc Didier qui, avec ses mots d’adolescent déjà mûr, s’en charge. Le grand Marcel ne cille pas. Il intériorise. Le drame renforce, à tout jamais, l’amitié qui unit les deux potes.

Une première à 17 ans

A seize ans et demi, Deschamps junior n’est déjà plus un enfant. Le jeune capitaine des Bleuets en Cadets se concentre sur l’essentiel et cravache. Outre le terrain, il garde le contact scolaire, en préparant un bac B (aujourd’hui filière ES) et peaufine son apprentissage balle au pied. Il dispute quelques matches alors en D4 (aujourd’hui, le niveau du CFA), avant d’intégrer l’équipe réserve. Le grand jour approche… Le 27 septembre 1985, Didier effectue ses premiers dribbles en Ligue 1. «C’était à Brest, nous avions gagné 3-1, se remémore le sélectionneur. Je rentre vers la 20e minute, lorsque Vahid Halilhodzic se blesse. Une heure à ce niveau, ça m’a paru bien long !»

Le premier match de Didier Deschamps avec le FC Nantes
Le premier match de Didier Deschamps -à gauche- avec le FC Nantes, face à Brest le 27 septembre 1985

Le 11 décembre, le Basque remplace Loïc Amisse en Coupe d’Europe (alors la Coupe de l’UEFA), pour les trois dernières minutes d’un Nantes-Spartak Moscou (1-1). « Ce soir-là, j’étais fier de moi en retrouvant ma chambre, au centre de formation. C’était une récompense. » Didier garde cependant la tête froide. Il n’est pas du genre à choper le melon. Fort de ses sept apparitions au sein de l’élite, il termine la saison 1985-1986 sur une finale perdue de… Coupe Gambardella (à Lyon, contre l’AJ Auxerre). Puis, il rencontre Claude, une charmante bretonne de Concarneau qui effectue à Nantes des études d’orthophoniste. C’est le coup de foudre.

Dès 1987, le protégé de Jean-Claude Suaudeau paraphe son premier contrat professionnel et le voilà capitaine à 19 ans ! Au poste de défenseur central, il avale une saison pleine et inscrit son premier but en L1, le 1er septembre 1987, contre l’OM. Signe du destin. « J’évoluais avec deux stoppeurs, Marcel Desailly et Antoine Kombouaré. Ce poste, je l’aimais bien. Il m’a beaucoup apporté par la suite, notamment parce qu’à l’époque, j’étais toujours face au jeu. » "La Dèche" devient vite un symbole régionale sur les bords de Loire. Recadré milieu défensif, on le compare alors à La Beaujoire à Henri Michel. "Dédé" prend encore de l’envergure. Il cavale, tacle, analyse les matches et songe aux moyens de remédier aux lacunes de son équipe.

Des drames qui l’endurcissent

Bien dans sa tête, Didier s’épanouit pleinement en jaune et vert. Malheureusement, le 21 décembre 1988, le téléphone sonne à Concarneau. Chez ses beaux-parents, Didier apprend la disparition de son frère aîné. L’avion Bruxelles-Bordeaux, dans lequel se trouvait Philippe, s’est écrasé. Bouleversé, le cadet doit vite rejoindre les siens au Pays basque. Trois jours plus tard, c’est le père de Claude, sa compagne, qui, choqué par le drame, succombe à une crise cardiaque. La famille se retrouve dans le deuil. Ensemble. "Garrekin", en basque. Un mot simple, inscrit sur la façade de la maison familiale à Anglet. Il faut réagir, faire preuve encore de caractère, pour supporter une blessure qui jamais ne se refermera.

Le premier match de Didier Deschamps avec les Bleus
Le premier match de Didier Deschamps avec les Bleus, face à la Yougoslavie, le 29 avril 1989

C’est dans ce ciel obscur que, bientôt, un rayon de soleil finit par percer. Le 29 avril 1989, Deschamps fête sa première sélection en équipe de France A contre la Yougoslavie (0-0). Et, le 11 octobre suivant, il signe son premier but avec les Bleus, au Parc des Princes, face à l’Ecosse (3-0). Avec la sélection dirigée par Michel Platini, Didier grimpe dans le bon wagon. Pas toujours titulaire, il fait néanmoins partie du groupe. Et s’installe. Du coup, son mental de vainqueur reprend le dessus et son appétit de victoires commence à le titiller. Pour gagner, il faut quitter Nantes.

Novembre 1989 : Miroslav Blazevic, alors entraîneur des Canaris, perd son chouchou. Avec ses 131 matches en Ligue 1 (4 buts), Didier passe aux "études supérieures". Il signe pour quatre ans à l’Olympique de Marseille. « En arrivant dans le sud, j’ai compris que je ne jouais plus le même championnat. A 21 ans, je quittais le cocon nantais pour me retrouver entouré de stars. J’étais déboussolé. En plus, les premiers contacts avec Bernard Tapie étaient compliqués, je n’arrivais pas à lui parler ! » Avec des types comme Carlos Mozer, Jean-Pierre Papin ou Enzo Francescoli, Didier Deschamps ne parvient pas à se libérer. Ses débuts au Vélodrome sont hésitants.

Le bras de fer avec Tapie

Dix-sept bouts de matches en Ligue 1, une demi-finale européenne perdue contre Benfica, un titre de champion de France en 1990 et le voilà qui file à Bordeaux, prêté pour une saison. Didier fait la gueule, mais relève le défi. « Je me suis tout de suite "pété". J’ai subi une opération du triceps et des problèmes extra-sportifs sont vite venus gangrener la vie du club. Cette saison-là (1990-1991), j’ai connu trois entraîneurs : Raymond Goethals, Gernot Rohr, puis Gérard Gili. J’ai même joué deux mois gratuitement pour pouvoir partir… » Didier, qui rêve d’une nouvelle chance sous le maillot olympien, entame alors un véritable bras de fer avec Bernard Tapie, le boss de l’OM. « Il voulait m’envoyer au PSG pour récupérer Jocelyn Angloma. Alors, je l’ai appelé ! »

Bixente Lizarazu, Bernard Michelena et Didier Deschamps
Bixente Lizarazu, Bernard Michelena et Didier Deschamps à Bordeaux, le 9 janvier 1991

Chez ses parents, Didier s’enferme dans une chambre et affronte son président au bout du fil. Chaud. « Lorsque je lui ai dit que j’avais signé à l’OM pour m’y imposer, il m’a rétorqué qu’à Marseille, je ne jouerais pas et que j’allais perdre ma place en équipe de France. » Didier insiste. Encore et encore. Si fort que "Nanard" finit par l’écouter. « Je prenais un gros risque, mais je savais qu’en me battant, j’y arriverais. » Deschamps gagne son pari. Il brille avec les Bleus lors de la campagne éliminatoire de l’Euro 1992 (huit matches, huit victoires) et s’affirme comme le ratisseur attitré de l’OM. Didier Deschamps, qui a enfin conquis Tapie (« peut-être parce que je lui ai tenu tête… »), s’offre un deuxième titre de champion de France. Mais le meilleur est à venir.

Recueillement à la basilique de Notre Dame de la Garde
Recueillement à la basilique de Notre Dame de la Garde, quelques jours avant la victoire de l'OM en finale de la Ligue des champions face à l'AC Milan, le 26 mai 1993.
Didier Deschamps soulève la coupe de la Ligue des Champions
Capitaine de l'Olympique de Marseille, Didier Deschamps soulève la coupe de la Ligue des Champions, le 26 mai 1993.

Malgré l’échec français à l’Euro suédois, Didier, promu capitaine de l’OM, entre dans l’histoire le 26 mai 1993. A Munich, ce soir-là, sur la pelouse de l’Olympiastadion, le club phocéen abat le mur sur lequel les clubs français venaient inexorablement se fracasser. L’AC Milan est terrassé (1-0, avec le fameux coup de tête de Basile Boli). Après trente-sept ans de disette, de larmes et de poteaux carrés, Marseille est le premier champion d’Europe du football français. Et "DD" devient le premier à embrasser la coupe aux grandes oreilles, avant de la monter jusqu’aux étoiles. « Je n’oublierai jamais cette période de ma vie. Dans ce groupe, il y avait une vraie communion. Nous réussissons une saison extraordinaire. Je lève cette C1, c’est vraiment le top. Après, on passe quatre jours sans dormir. Il y a la fête au Vélodrome, le défilé sur la Canebière et, malgré toute cette fatigue, on dynamite le PSG en championnat (3-1), dans le match du sacre. » Un bonheur vertigineux… et bientôt des soucis !

France-Bulgarie, le point noir

L’affaire VA-OM éclate au grand jour. Le titre de champion de France 1993 est retiré aux Olympiens qui doivent entamer la nouvelle saison privés de Coupe d’Europe. « C’est peut-être l’année de trop. Après les auditions chez le juge, c’est la catastrophe avec l’équipe de France en novembre. Il y a ce France-Bulgarie (1-2, avec le but de Kostadinov dans les arrêts de jeu) qui nous prive de World Cup 1994. Ça, ça restera le point noir de ma carrière ! » Didier en a ras-le-bol. Il veut gagner, rester au sommet, enrichir son palmarès et progresser. Encore et toujours. Alors, il franchit les Alpes, direction le Piémont et Turin, puis signe à la Juventus.

Le 6 mai 1994, il s’engage pour trois saisons avec le club italien. Sur les bords du Pô, la famille Deschamps s’installe sur une colline, à l’écart de la fourmilière industrielle. Une nouvelle épreuve commence pour le successeur de Michel Platini sous ce maillot bianconero. Blessé au tendon d’Achille, l’international français passe sur le billard. « J’ai dû m’arrêter six mois et j’ai eu peur de ne jamais retrouver mes moyens. » Février 1995, le milieu défensif, soutenu par ses nouveaux potes Paulo Sousa et Giancarlo Marocchi, est de retour. Et, le 19, il effectue ses débuts en "Serie A", face à Naples (1-0). Son excellente prestation va décider Marcello Lippi à le titulariser systématiquement dans son onze de départ. Didier s’impose illico. « Il possède une telle volonté de vaincre qu’il est très vite devenu un garçon indispensable dans notre groupe », se remémore Gianluca Vialli en forme d’hommage.

Didier Deschamps tacle le Nantais Claude Makélélé
Milieu de terrain de la Juventus, Didier Deschamps tacle le Nantais Claude Makélélé, lors de la demi-finale de Ligue des Champions, le 17 avril 1996.
Didier Deschamps marque un but face à l'Atalanta
Didier Deschamps marque un but face à l'Atalanta, le 5 mai 1996

À la fin de la saison, sa première de l’autre côté des Alpes, Deschamps et la Juventus s’offrent le doublé Coupe-Championnat. "Didi", qui a disputé quatorze matches et inscrit un but (face à Parme), manque d’un rien un fabuleux triplé : les Turinois échouent face à ce même Parme, en finale de la Coupe de l’UEFA. Deschamps se transforme. En Italie, il grandit surtout techniquement et tactiquement. Sous le maillot rayé noir et blanc, le Basque bondissant prend du galon et sa vie évolue.

Le compétiteur est désormais papa. Le 14 mai 1996, Didier assiste à la naissance de Dylan. Une nouvelle comme ça donne des forces ! Alors, quelques jours après, c’est à son fils qu’il dédie sa victoire en Champions League (un trophée ravi alors à l’Ajax Amsterdam, 1-1, 4 tab à 2). Didier est heureux, fier, prêt à partager son expérience et son enthousiasme avec ses copains de l’équipe de France qui préparent l’Euro 1996. « En Angleterre, l’aventure s’arrête en demi-finales (contre la République tchèque, aux tirs au but). Nous sommes déçus et, à la fois, contents de rentrer, car le tournoi a été long. Une fois de plus, on est critiqués. Moi, je suis optimiste. Ce groupe est vivant et c’est plutôt bon signe pour l’avenir. »

Le relais de Jacquet

En attendant la Coupe du monde en France, Didier poursuit ses conquêtes transalpines. Il gagne avec les Bianconeri la Coupe Intercontinentale et rafle la Supercoupe d’Europe. Le "lieutenant" de Zinedine Zidane, qui l’a rejoint au Stadio delle Alpi, s’offre également deux Scudetti (1997 et 1998), mais s’incline à deux reprises en finale de la Champions League, face au Borussia Dortmund (1-3), puis devant le Real Madrid (0-1).

Aime Jacquet & Didier Deschamps
Aime Jacquet discute avec son capitaine, pendant l'Euro 1996

Au top depuis trois ans, Deschamps n’est pas encore rassasié. Il veut plus et s’implique comme jamais aux côtés d’Aimé Jacquet, le sélectionneur des Bleus. Normal, il y a longtemps que "Mémé" en a fait son capitaine. « Dans le replacement comme dans le commandement verbal, Didier est capital, souffle le patron tricolore. C’est quand il n’est pas là qu’on mesure son importance. » Et le numéro 7 français va répondre présent. « Aimé est souvent venu à Turin pour discuter avec moi. À chaque visite, il me responsabilisait davantage. Pendant le Mondial, nos matches ne m’ont pas spécialement marqué. En revanche, je n’ai rien oublié des moments que nous avons partagés ensemble, dans l’intimité du groupe. Ce fut notre force, l’explication de notre victoire. »

Le patron des Bleus et ses troupes face à la Croatie
Le patron des Bleus et ses troupes face à la Croatie, lors de la Coupe du monde 1998
Le capitaine de l'équipe de France brandit la Coupe du monde
Le capitaine de l'équipe de France brandit la Coupe du monde, le 12 juillet 1998

Face au Brésil, l’inoubliable 12 juillet 1998, Deschamps n’a pas eu besoin de puiser énormément pour motiver ses partenaires. « Pendant le trajet, de Clairefontaine au Stade de France, j’ai compris que cette finale ne nous échapperait pas. Il y avait une telle ferveur autour de nous que tous les gars étaient gonflés à bloc, galvanisés, prêts à livrer le match parfait. À la mi-temps (les Bleus mènent 2-0), je savais que c’était gagné. Ce jour-là, rien ne pouvait nous arriver ! » Didier décroche la lune. Il est champion du monde.

Didier Deschamps et la Coupe du Monde

Pierre, le papa, Claude, son épouse, les cousins et cousines sont dans les tribunes à Saint-Denis. Tous sont venus par le train, avec le clan Lizarazu. Et ils sont tous fiers. Ginette, la maman, est restée au "pays" avec le petit Dylan. Didier les rejoindra bientôt. Juste après les fastes des réceptions dans la capitale. Les Champs-Elysées, l’Elysée, les plateaux télé… Ses montagnes lui manquent. Celui qui est désormais Chevalier de la Légion d’honneur souhaite avant tout retrouver les siens, dans son milieu. Son équilibre. Le 17 juillet, une haie d’honneur de trente-cinq élèves de l’école de football de l’Aviron Bayonnais fête le héros. L’hommage est chaleureux. Ils sont plus de deux mille sur la place de la Liberté. Le Pays basque exprime sa reconnaissance et baptise un stade du coin de son nom.

Fin de parcours

Les vacances sont trop courtes. La Juventus s’impatiente à l’idée de retrouver ses champions du monde français. Mais, au bout de la saison, grosse déception : « Cette année suivant le titre suprême a été pénible à vivre. Les résultats ont été décevants avec la Juve. On n’a rien remporté et puis, il y a eu les enquêtes judiciaires liées aux affaires de dopage. Bref, j’ai ressenti une lassitude physique, mais aussi mentale. Malgré tout, même si j’avais gagné ce qui se fait de mieux, je n’avais rien perdu de mon âme de compétiteur. » Nouveau challenge à l’intersaison en 1999, il file en Angleterre et y retrouve son pote de toujours, Marcel Desailly. Dirigé par son ancien partenaire à la Juventus, Gianluca Vialli, Didier découvre les mythiques ambiances de la Premier League.

Les Bleus et Didier Deschamps soulèvent le trophée du Championnat d'Europe
Les Bleus et Didier Deschamps soulèvent le trophée du Championnat d'Europe, le 2 juillet 2000

Cet amoureux du ballon rond prend son pied et boucle 2000 par deux nouveaux triomphes absolus. Avec les Blues londoniens, après une finale cadenassée contre Aston Villa (1-0), il s’offre la légendaire Cup, puis, avec les Bleus, ils remportent l’Euro en Belgique et aux Pays-Bas. Au nez et à la barbe de ces Italiens qu’il a côtoyés pendant plusieurs mois, Didier soulève un nouveau trophée international sur la pelouse de Rotterdam (2-1 après prolongation). Mais c’est après la remise de la coupe que l’événement se produit. Dans une "baignoire" !

En plein rond central du stade du Feyenoord, surnommé De Kuip, pour la forme particulière de cette enceinte rappelant une baignoire, le capitaine tricolore use de la salive. Pendant de longues minutes, têtu comme un Basque, "la Dèche" n’en démord pas. Sa décision est prise : il va stopper sa carrière internationale. Roger Lemerre le supplie de continuer. De poursuivre jusqu’au Mondial 2002. Pour une éventuel second sacre au Japon. Mais Didier puise dans ses réserves depuis de longues semaines. Il veut aussi profiter de son bambin, tout juste âge de quatre ans et qu’il ne voit pas grandir.

À 32 ans, "captain" Deschamps tente un ultime pari en Liga espagnole. Il file au FC Valence. Seulement, à bout de souffle, son corps n’en pouvant plus, il n’effectue qu’une vingtaine d’apparitions sous le maillot des "Ché". Trop peu pour lui convenir. D’autant que Deschamps, lucide, qui a effectivement bouclé son parcours en bleu en septembre 2000 contre l’Angleterre (1-1), passe plus de temps à l’infirmerie que sur le pré de Mestalla. Son livre d’or se referme sur un dernier chapitre frustrant. L’homme de tous les défis ne pouvait en rester là. À la croisée des chemins, le temps de se ressourcer chez lui à Anglet, au milieu des palombes et des goujons, et "DD" se lance dans une nouvelle vie. Mais personne ne tombe des nues et n’est surpris de le voir devenir entraîneur. Le 11 juin 2001, il se pose sur un Rocher et signe pour quatre ans à l’AS Monaco comme Directeur technique. Deschamps is back !

Le Coach

le culte de la gagne

Tout jeune retraité, Didier Deschamps passe donc de l’autre côté de la touche. C’était écrit. Comme une évidence. Et pourtant… Au terme d’une saison sinueuse, comme le chemin qui mène à La Turbie, sur les hauteurs de la Principauté, où se prépare au quotidien l’ASM, Monaco termine 14e du championnat. Pas de quoi pavoiser. L’équipe n’a échappé que de trois points à la relégation avec, dans le vestiaire, des relents de crise larvée. Le summum fut la brouille entre Marco Simone et Didier Deschamps.

Replet avec les esthètes du ballon rond, pas toujours pote avec ceux qui s’estiment des génies ou des surdoués sur le pré, "DD" n’a guère apprécié le comportement de l’attaquant italien, venu tout droit de l’AC Milan, concurrent direct de… la Juventus ! En leur temps, Eric Cantona, David Ginola et quelques autres s’étaient plaint des manœuvres de la "Dèche" pour, juste avant le Mondial 1998, les évincer des Bleus. Ses plus farouches opposants le considèrent, sous son côté chambreur de façade, hautain, voire d’une rigidité maladive et peu enclin à faire de concessions. La diplomatie, connaît pas !

Le premier exercice monégasque est un chemin de croix. Des nuages s’amoncellent dans le ciel de Deschamps. L’homme doute profondément et son président, l’omnipotent Jean-Louis Campora, l’annonce même partant en juin 2002. À force de concession, l’ancien capitaine des Bleus sauve sa tête in extremis. En contrepartie, il doit accepter de travailler avec Jean Petit et Jean-Luc Ettori, venus le seconder. Le premier l’admet : « Sa première saison a été calamiteuse. Des joueurs aux dirigeants, tout le monde était contre lui. » Comment expliquer ce manque de souplesse dans les rapports humains et cette façon de se braquer à la moindre contrariété ? Henri Biancheri, alors Directeur sportif du club, apporte son éclaircissement : « Didier ne connaissait plus le football français et l’a peut-être sous-estimé. Mais, en type intelligent, il a vite rectifié le tir. »

Marco Simone & Didier Deschamps
Les Monégaques Marco Simone et Marcelo Gaillardo posent avec leur entraîneur

Comme avant sur le terrain, Deschamps reste un fin stratège. Et Marco Simone va vite le payer. En novembre 2002, il va pousser le buteur transalpin à bout. Pour mieux le marginaliser dans le groupe. Lors d’un match contre Le Havre, Flavio Roma, le gardien de l’ASM, est expulsé. Le coach a vite fait de limiter la casse : cinq minutes après ce coup du sort, il sort Marco Simone, ulcéré. Ce dernier pète les plombs. L’altercation entre les deux hommes est violente. « Tu ne me serres plus la main, l’invective le Milanais. Tu n’es pas un homme, tu es une m… ! » Le sort de l’Italien est scellé. Pourtant premier défenseur de Simone, Jean-Louis Campora n’a d’autre choix que de soutenir son entraîneur. « Ma plus grande erreur de coach a été de confirmer l’Italien capitaine à mon arrivée », balance Deschamps à propos d’un Simone soudainement tricard.

Le culte de la gagne

Le sursaut s’impose. Didier Deschamps en est convaincu : « Un entraîneur n’existe qu’à travers les résultats ! » Première pierre dans son jardin doré : la victoire en Coupe de la Ligue en 2003, contre le FC Sochaux (4-1). Même jeune entraîneur, "DD" veut bouger les lignes. Pas le temps de construire sur le long terme. La patience n’est pas son sacerdoce. Lui veut gagner, tout. Tout de suite. « Dans le milieu du foot, la précocité est synonyme de talent. Pour moi, l’âge n’a jamais eu d’importance. D’ailleurs, joueur, j’avais horreur de cette phrase toute faite : « Tu es jeune, tu as le temps... » C’est une connerie. Les saisons défilent, il faut en profiter. Ce principe-là, l’entraîneur que je suis devenu se l’applique à lui-même. »

La sérénité retrouvée, le Basque ne cache pas que son passage à Monaco n’est qu’une étape. Vieux roublard s’il en est, dans son rôle d’adjoint, Jean Petit le sait mieux que quiconque : « Didier sera un grand entraîneur dans un grand club. Il apprend vite, anticipe et connaît le foot. On sent l’empreinte d’Aimé Jacquet de Marcello Lippi. Il a la même idée du sérieux, du travail et de la droiture qu’un Arsène Wenger, mais en plus nerveux, plus réactif. » Humblement, son ancien sélectionneur ne revendique aucune influence sur le style Deschamps sur le banc. « Quand il s’est engagé à Monaco, je lui ai avoué que mes conseils ne lui serviraient à rien. Il lui fallait seulement avoir la foi. »

La folle épopée de Monaco

Pour sa troisième saison sur le banc de l’ASM, Didier peut compter sur un groupe qui lui ressemble. Au milieu des gamins issus de la formation, on retrouve des revanchards affamés qui vont faire de la scène européenne leur terrain de reconquête. Le panache est aussi au rendez-vous sur le terrain. "DD" réinvente la tradition du beau jeu "à la monégasque". Un jeu court qui va de l’avant, tout en verticalité, capable d’imposer un style offensif assumé. On loue le jeu sur les côtés, avec des paires qui s’entendent comme dans la cour d’école. D’un côté, Gaël Givet et Ludovic Giuly à droite. De l’autre, Patrice Evra et Jérôme Rothen à gauche. En pointe, Fernando Morientes, Shabani Nonda et Dado Prso se régalent des offrandes de leurs partenaires de couloirs. En bon chef d'orchestre, Deschamps donne le "la", et trouve les bons accords notamment en Ligue des Champions.

L'AS Monaco se retrouve ainsi sans trop de mal en quart de finale face au Real Madrid de Raul, Figo, Beckham, Ronaldo et Zidane. Après avoir limité la casse à Santiago-Bernabéu (2-4), Monaco accueille les Merengues au retour. Dans le documentaire "Le périple rouge" diffusé sur Canal+, Deschamps booste idéalement ses hommes : « Jouez les coups à fond ! Je vous le dis, vous allez avoir des coups à jouer. Des occasions de marquer. Alors, tranquilles, les gars. Et, dans les duels, faut être présent. Leur montrer qu’on est là. » Au coup de sifflet final, les hommes de Deschamps qui ont respecté à la lettre ses consignes, lèvent les bras (3-1).

Didier Deschamps, coach de l’AS Monaco
Le coach de l’AS Monaco donne ses consignes avant la finale de Ligue des Champions contre Porto
Deschamps console Ludovic Giuly
Deschamps console Ludovic Giuly, qui quitte la finale face à Porto sur blessure, le 26 mai 2004

Au tour suivant, place à Chelsea. Didier connaît. Dans sa causerie d’avant-match, il hypnotise à nouveau ses protégés : « Ce soir, il faut gagner, prendre un avantage. Même un gros avantage. C’est possible. Je tenais à vous le dire, les mecs : vous êtes forts. Très forts… Allez, c’est à vous de jouer ! » Gonflés à bloc, les Monégasques surprennent le club anglais (3-1) aux abords du port de Fontvieille. Au retour, l'ASM qui est pourtant menée à Stamford Bridge (0-2), s’en sort encore. Ibarra puis Morientes font taire les supporters anglais, médusés (2-2). Monaco tient sa finale de Champions League, et Deschamps n'y est pas pour rien.

Qui aurait parié, en ce mois de mai 2004, sur une apothéose AS Monaco-FC Porto ? Pourtant, avec le recul, les retrouvailles entre deux jeunes loups aux dents déjà aiguisées, qu’étaient alors Didier Deschamps et José Mourinho, n’avaient rien d’étonnant. De match, il n’y en eu pas vraiment à Gelsenkirchen. La blessure prématurée de Ludovic Giuly a, semble-t-il, coupé l’élan d’un Monaco, soudain conscient de l’enjeu. Les joueurs sont redevenus humains. Finies l’insouciance et Deschamps n'a pas trouvé de remède. Le poids de l’histoire fit plier des Monégasques ayant perdu toute leur fraîcheur initiale (0-3).

Comme "DD", le "Mou" parvient à transcender ses joueurs. Infaillible pour décortiquer le jeu adverse, le Portugais leur raconte le match à venir, comment il va se dérouler et de quelle façon l’équipe opposée va évoluer. Un jeu de miroir pour Deschamps. Le reflet plus que parfait de sa propre image. Cruelle leçon. Difficile à avaler, mais le Bayonnais sait à la perfection que c’est aussi dans l’échec que l’on apprend.

L'impossible défi de la Juve

La saison suivante n’aura plus le même sel. Les tauliers sont partis (Morientes, Giuly, Rothen…) et l’ASM rentre dans le rang. Monaco se contente d’accessits. Trop peu pour faire saliver la "Dèche" qui quitte le Rocher en mai 2005. Après cette première expérience sur le banc au plus haut niveau, lui a besoin de digérer. Il se ressource comme consultant d’une chaîne payante. Pour une fois, il prend le temps de réfléchir à son avenir. Un retour en Italie le démange. Pour un tel challenge, "DD" est prêt à toutes les concessions. Quand se présente l’opportunité de prendre les rênes de la Juventus, le Basque ne tergiverse pas des heures. Et fonce. Même si les Bianconeri sont englués dans une sombre histoire de corruption d’arbitres et risquent une rétrogradation administrative. Malgré le risque de relégation, Deschamps signe chez la "Vieille Dame" le 10 juillet 2006. La suite est déprimante : non seulement, la Juve est condamnée à la Serie B, mais subit aussi une pénalité de 17 points au classement (qui sera ramenée à 9 en octobre). Malgré la sanction, le technicien français conduit le club piémontais vers la remontée immédiate au sein de l’élite italienne.

Didier Deschamps / Juventus (15 Juillet 2006)
Didier Deschamps, coach de la Juventus (reléguée en deuxième division), le 15 juillet 2006

Les tifosi sont estomaqués par la discipline imposée par "Didi" et sa volonté de redorer le blason d’un club qui, durant de longs mois, a pataugé dans les eaux troubles du scandale. Le sportif a enfin repris le dessus. Ce n’est pas la moindre victoire de l’ancien champion du monde. Malgré ce retour express en Serie A, le divorce pointe. En désaccord avec le Directeur sportif juventino, Alessio Secco, Didier Deschamps met fin prématurément à sa mission sur les bords du Pô. Son intransigeance a encore tranché. Des années après, au micro de "Sky Sport Italia", Didier ne l’a pas caché : « C’était une erreur de quitter la Juventus. Si je pouvais revenir à cet instant-là, je ne partirais plus ! Entraîner en Italie ? C’est toujours possible, même dans un autre club que la Juve. On ne sait jamais…»

Le retour triomphal à l'OM

De retour dans l’Hexagone, il suit l’actualité du ballon rond sur les plateaux de Canal+. Son nom revient en boucle dès qu’un poids lourd du football se met en quête d’un entraîneur chevronné. Chelsea puis Lyon émettent l’hypothèse Deschamps. Sans lendemain. Après l’Euro 2008, le voilà candidat à la succession d’un Domenech en perte de vitesse à la tête des Bleus. Pourtant, contre toute attente, ce dernier est reconduit dans ses fonctions. Didier ronge son frein. Lorsqu’Erik Gerets quitte son poste de manager à l’Olympique de Marseille en mai 2009, tout le Vieux-Port se met à frémir. La rumeur Deschamps enfle aux abords de La Canebière.

Tout est officialisé le 1er juin : le Basque se voit confier les clés de l’équipe première. Un retour à la Commanderie dans la tristesse, puisque le président Robert Louis-Dreyfus meurt, quelques jours après, d’une leucémie en ce début d’été provençal. Un temps remis en question, le projet Deschamps est finalement validé par le nouveau patron phocéen, Jean-Claude Dassier. Didier s’active pour remettre l’OM sur les rails de la gloire. Le club provençal n’a plus gagné un grand titre depuis 1993. Une anomalie pour ce mythe trop souvent ballotté par ses propres dérives et excès en tout genre. Didier veut, cette fois, travailler sur la durée.

Didier Deschamps & Stephane M'Bia
Le coach de l’OM prend dans ses bras Stéphane M’Bia après avoir remporté le championnat de France, le 5 mai 2010
Présentation les trophées aux fans marseillais, le 16 mai 2010
Taye Taiwo, Stéphane Mbia, Elinton Andrade, Mathieu Valbuena et Didier Deschamps présentent les trophées aux fans marseillais, le 16 mai 2010

D’emblée, ce meneur d’hommes hors pair met en place un canevas qui lui ressemble. Marseille impose son style, sa capacité à laminer l’adversaire. S'appuyant notamment sur de fortes personnalités à l'instar de Souleymane Diawara, ou Gabriel Heinze et d'un Mamadou Niang prolifique en attaque, Didier Deschamps permet à Marseille de renouer avec le succès et, enfin, d’enrichir son armoire à trophées. Vainqueur de sa première Coupe de la Ligue, l’OM remporte surtout le championnat le 5 mai 2010, avec six points d’avance sur Lyon. Deschamps qui avait participé 17 ans plus tôt à l'épopée de l'OM en Ligue des Champions, marque encore un peu plus l'histoire du club phocéen. Mais plus qu'ailleurs, la stabilité est difficile à trouver à Marseille.

Anigo et "Calimero"

Depuis le départ mouvementé de Niang à Fenerbahçe, Deschamps sent que le vent est en train de changer de direction. Marseille, devenu plus laborieux, assure toutefois un deuxième succès d’affilée en Coupe de la Ligue, mais Lille est passé devant en Ligue 1 et, pour cet OM moins inspiré, Manchester United était imprenable en huitièmes de finale de la Ligue des champions (0-0, 1-2). André-Pierrre Gignac en surpoids, Taye Taiwo en quête d’évasion et voilà Deschamps qui s’interroge. Comme un mauvais pressentiment. Le Basque ne veut pas faire l’année de trop : il tergiverse avant de signer une prolongation de contrat.

Didier Deschamps et José Anigo
Ambiance tendue entre Didier Deschamps et José Anigo, le 1er juillet 2009

Tout s’enchaîne mal, avec un recrutement sans relief (Amalfitano, Bracigliano, Morel), suivi en octobre 2011 d’un clash entre l’entraîneur marseillais et son Directeur sportif, José Anigo. Ce dernier aime bien régler ses comptes par voie de presse interposée. «Il (Didier Deschamps) ferait mieux de tourner sept fois sa langue dans sa bouche plutôt que de dire des bêtises. Il faut arrêter de se prendre pour Calimero ! », lâche-t-il dans les colonnes de "La Provence". Didier n’apprécie pas, mais alors vraiment pas, de se voir affublé de ce sobriquet. Malgré ce bras de fer entre deux fortes têtes, Deschamps parvient encore à motiver ses troupes.

En décembre, l’OM signe un exploit à Dortmund (3-2) et poursuit son parcours en Champions League face à l’Inter Milan (1-0 au Vélodrome, et 1-2 à Giuseppe-Meazza). Puis, tout s'écroule contre le Bayern Munich, un club aux fondations plus rigoureuses (2-0 à l'aller), moins folkloriques (2-0 au retour), et bien loin des "guéguerres" de clans vécues à l’OM qui finit seulement 10e en championnat. Épuisé, Didier Deschamps rend son tablier le 2 juillet 2012. Un Marseille qui navigue à vue, ce n’est pas pour lui. Et si, en plus, tout le monde se tire dans les pattes en coulisses, autant déserter. Le constat d’échec est cuisant, mais les supporters n’oublieront jamais que leur ancien capitaine leur a offert un neuvième titre deux ans plus tôt. Si proche, si loin…

Le Patron

l'ultime quête

Laurent Blanc sur le départ en équipe de France, au terme de l’Euro 2012 en Ukraine, deux noms reviennent avec insistance pour succéder au "Président": ceux de Zinedine Zidane et Didier Deschamps. Tout jeune diplômé au Real Madrid, l’ancien meneur de jeu estime que cette nomination serait prématurée. La Fédération se tourne logiquement vers son ancien coéquipier chez les Bleus et à la Juventus. Le 8 juillet, Deschamps se met d’accord avec Noël Le Graët, le président de la Fédération, pour un contrat de deux ans, reconductible en cas de qualification pour le Mondial 2014 au Brésil.

Dès sa première conférence de presse, après avoir enfilé le costume de patron de la sélection, le Basque veut faire le ménage. Le scandale de Knysna, aggravé par le geste de Samir Nasri durant le France-Angleterre à Donetsk (le célèbre "Ferme ta g… !", adressé à un journaliste après l’égalisation du joueur), a irrité cet homme pour qui l’honneur de la patrie passe au-dessus de tout. « Les joueurs n’ont plus le droit à l’erreur », martèle un Deschamps, mâchoires serrées. Lui veut planter le décor d’entrée et imposer sa fermeté. « J’ose espérer que tout le monde ira dans le sens du collectif, de l’esprit de groupe, de la mentalité. Si j’estime qu’un joueur peut mettre en péril ces valeurs, ma fonction sera de trancher », prévient-il.

Les valeurs d'abord

Avant de penser au sportif, Deschamps doit d’abord débroussailler. «Le groupe comporte des joueurs de qualité, de talent. Le souci de tout entraîneur est que ces talents puissent être associés pour se mettre au service du collectif », rappelle le champion du monde 1998. « Être international français est magnifique. Ce doit être considéré comme un privilège, que ce soit la première ou la cinquantième sélection. » Du haut de ses 103 capes, "DD" sait de quoi il parle.

Pour sa première sortie sur le banc, lors d’un France-Uruguay au Havre (0-0), Didier ne révolutionne pas l’équipe. Il a imposé une charte de bonne conduite aux joueurs à Clairefontaine, avant d’injecter du sang neuf dans le groupe (Christophe Jallet, Mapou Yanga-Mbiwa, Etienne Capoue et Raphaël Varane apparaissent). Le début des éliminatoires en vue de la Coupe du monde est positif : les victoires en Finlande (1-0), puis contre la Biélorussie (3-1) rassurent. Sur le terrain, Deschamps s'appuie sur les dépositaires du jeu que sont Patrice Evra, Mamadou Sakho, Yohan Cabaye, Mathieu Valbuena et Franck Ribéry.

Madrid, le premier déclic

« On a été sérieux contre des équipes très regroupées. Ça récompense un groupe qui a bien travaillé. Evidemment, l’équipe a encore une importante marge de progression, mais la récompense est au bout », se satisfait un Deschamps déjà concentré sur un objectif effrayant, mais qui le fait saliver. Le 16 octobre 2012, les Bleus doivent aller défier l’Espagne, championne du monde en titre et double championne d’Europe, qui plus est chez elle.

Sur la pelouse de Vicente-Calderon, la première demi-heure est un supplice. Il faut les miracles d’Hugo Lloris pour éviter aux protégés de Deschamps de craquer. Seul Sergio Ramos surprend le portier tricolore en début de rencontre. Après un but de Ménez injustement refusé, le doute s’immisce dans les têtes espagnoles, alors que les Bleus reprennent espoir et dominent les débats en deuxième période. Seulement, la Roja ne craque pas… jusqu’à cette 94e minute et cette tête décroisée de Giroud. But ! La France revient de Madrid avec le point du match nul (1-1). Au milieu de ses joueurs euphoriques, "La Dèche" a rajeuni de quinze ans et célèbre avec eux l’exploit.

Olivier Giroud - Blaise Matuidi - Patrice Evra - Franck Ribery
Olivier Giroud, Blaise Matuidi, Patrice Evra et Franck Ribéry viennent d’égaliser face à l’Espagne, en qualification pour le Mondial 2014, le 16 octobre 2012
Didier Deschamps
Didier Deschamps célèbre le but de Giroud face à l’Espagne (1-1), le 16 octobre 2012

Ce match a-t-il valeur de déclic pour les Bleus ? Le sélectionneur relativise alors : «Il faut toujours être lucide. La meilleure équipe est toujours en face de nous. Mais je suis content de ce résultat, car cela permet de cimenter le bon état d’esprit des joueurs et cela récompense leurs efforts. Je ne demande pas d’indulgence, mais on a une équipe jeune. La volonté, le caractère sont là. On ne fait pas tout bien, mais ça évolue dans le bon sens." Avant de conclure : "Les gens ont vibré, le scénario est magnifique. Les joueurs ont ressenti un soutien et ils en ont besoin." Le sélectionneur veut alors surfer sur une adhésion populaire retrouvée. Dans son esprit, impossible de franchir les étapes et d’atteindre le firmament sans le soutien de tout un pays.

La touche Deschamps

L’année s’achève par une nouvelle douceur, avec cette victoire, même si elle se produit en match amical, du côté de Parme (2-1), contre une Italie surprise par la nouvelle assurance de Français redevenus conquérants. La touche Deschamps indéniablement, pour tous les tifosi. Ça se gâte au printemps 2013. Malgré l’avènement de Raphaël Varane et de Paul Pogba, les Bleus sont à l’arrêt en amical contre l’Allemagne au Stade de France (1-2) et, plus grave, toujours à Saint-Denis, contre cette revancharde Espagne (0-1), cette fois dans le cadre des qualifications au Mondial.

En emmenant en juin son équipe en tournée sud-américaine, Didier Deschamps s’imaginait lui offrir la possibilité de réaffirmer sa cohésion. En penchant pour le mieux vivre ensemble. Même avec un groupe rajeuni, en raison d’une fin de saison harassante et la volonté de laisser quelques tauliers souffler durant de brèves vacances. La virée tourne à la bérézina, avec deux échecs en Uruguay (0-1), mais surtout au Brésil (0-3).

Des qualifications compliquées pour le Mondial brésilien
Les qualifications pour le Mondial brésilien auront été compliquées pour Deschamps

L'essentiel est ailleurs. Didier Deschamps lorgne déjà, un an avant, jour pour jour, vers ce Brésil où il veut revenir coûte que coûte. Mais cette fois pour y tester son groupe à l’échelle d’une compétition aussi prestigieuse que la Coupe du monde. Avant de rêver au soleil du "pais tropical", les Bleus doivent boucler leur parcours éliminatoire. Après avoir calé contre la Géorgie (0-0), et être sorti du piège biélorusse (4-2), la conclusion contre la Finlande rassure (3-0), mais le verdict est implacable : la France est devancée au classement par l’Espagne et devra franchir un barrage pour espérer mettre le cap, en juin 2014, sur le Brésil. Deschamps et son équipe sont au pied du mur.

Le miracle ukrainien

« L’Ukraine, ce ne sera pas simple », admet Didier Deschamps, dès le tirage au sort connu. Le sélectionneur ne sent pas trop bien le coup : « C’est une équipe qui prend très peu de buts. Et ça va être un long déplacement pour nous. » Long et douloureux. Le 15 novembre 2013 à Kiev, les Bleus déjouent (0-2). Tous les duels sont perdus. Panique en fin de match. Avec, comble de tout, l'expulsion de Laurent Koscielny. « C’est un très mauvais résultat. Il faut y croire, mais l’Ukraine est en meilleure position après ce résultat », ne peut que déplorer Deschamps. Mais en éternel compétiteur qu'il est, le sélectionneur est loin d'avoir dit son dernier mot.

Profil bas dans toute la délégation française. Dans l’Hexagone, par frustration, ironie et colère, les sarcasmes ressurgissent et les vieux démons prennent le pas. Bref, l’équipe de France est bonne à jeter. Au retour, au cours d’une nuit interminable sur un vol Kiev-Paris, Didier Deschamps rumine. Le lendemain midi, au moment de la collation, il prend la parole. Unité nationale, drapeau, révolte… Le sélectionneur use d’un vocabulaire qui fait mouche. Il met de côté l’aspect négatif des événements, et ne veut surtout pas évoquer les mots "honte" ou "gravité", en cas d’élimination. Malgré la gueule de bois, les joueurs prennent conscience de la tâche qui les attend. Elle est considérable, mais elle peut apporter une légitimité qui les fuit depuis trop longtemps à ce niveau.

"DD" évoque un « match total, hors norme ». Comme habités par une mission quasi biblique, les joueurs débarquent au Stade de France gonflés à bloc. Dans un état second. À l’unisson, le public parisien, si souvent frondeur, s’est mis lui aussi au diapason. Le soutien est unanime et sans retenue.

Les Bleus de Deschamps viennent de créer la sensation en renversant l’Ukraine 3-0
Les Bleus de Deschamps viennent de créer la sensation en renversant l’Ukraine 3-0, lors du barrage retour du Mondial 2014
Le sélectionneur est porté en triomphe par ses joueurs
Le sélectionneur est porté en triomphe par ses joueurs, la France est qualifiée pour le Mondial 2014, le 19 novembre 2013

Jamais une équipe en barrages n’a remonté deux buts pour se qualifier. Au diable les statistiques : impossible n’est pas français ! Impossible n'est pas Deschamps ! Au mental, la France arrache tout. L’alchimie s’opère. Un but de Karim Benzema, mais surtout le fameux doublé de Mamadou Sakho (3-0), en mode Lilian Thuram, propulsent les Coqs vers un coup retentissant. Au troisième but du défenseur parisien, un vent de folie s’empare des travées dionysiennes. Le "SdF" n'avait plus vibré autant depuis 1998. La France de Deschamps se qualifie pour la Coupe du monde. Le pacte promis entre les joueurs et le sélectionneur est respecté : le Brésil sera bien une terre d’accueil en juin 2014. Mythique. Le patron des Bleus est porté en triomphe par ses hommes et ne boude pas son plaisir d’avoir "sauvé la cause patriotique". Après la communion avec le public, l’ancien coach de l’OM pavoise : « Je suis fier de mes joueurs. Moi, je vis tout ça à travers eux. C’est leur histoire. C’est aussi une grosse satisfaction pour tout le staff et le public français. »

L'art de trancher

Le sélectionneur peut enfin avancer dans la sérénité. Indispensable pour préparer au mieux l’épreuve la plus prisée de la planète. Avec un pouvoir accru et une légitimité renforcée, Didier Deschamps tranche quand arrive la date de communiquer sa liste des 23 pour le Mondial. Samir Nasri n’y sera pas. « Je sais que sélectionner, c’est éliminer, rappelle "DD", sûr de lui. Je sais que je vais faire des gens heureux, mais aussi des mécontents. J’assume mon rôle. » Franck Ribéry n’en sera pas non plus, mais lui s’est blessé durant le stage de préparation à Clairefontaine. Un coup dur dont le Basque se serait bien passé. « C’est une journée triste. Evidemment qu’avec un Ribéry à 100%, on est plus performants. Mais on va faire en sorte de faire le mieux possible. » Rémy Cabella dépannera au Brésil.

Didier Deschamps donne ses consignes à l’entraînement
Didier Deschamps donne ses consignes à l’entraînement, avant le match du Mondial face à la Suisse, le 19 juin 2014

Lorsqu’il s’installe à l’hôtel JP de Ribeirão Preto, Didier Deschamps n’a qu’une obsession : que son équipe soit la plus ambitieuse possible. Mais, cette fois, on s’ouvre au monde. Le patron exige que ses hommes se rapprochent des supporters, mais aussi des médias. Tout est cadré, mais les sourires sont de rigueur. On tourne le dos aux années Domenech et à leur lot de paranoïa aiguë. Le premier tour se déroule comme dans un rêve. De Porto Alegre à Salvador de Bahia, le Honduras (3-0) et la Suisse (5-2) n’y résistent pas. Parti dans l’inconnu, Didier y voit plus clair. « Une telle compétition suscite toujours des interrogations sur le ressenti de chacun, par rapport à la pression et à l’environnement, analyse Docteur Deschamps. Et, au très haut niveau, répondre présent est, en soi, une première victoire. Après, dans le vestiaire, je n’ai pas vu d’emballement, juste de la joie et de la satisfaction du travail bien fait. Aucun excès. Je n’ai même pas eu besoin d’intervenir. La confiance et la lucidité étaient déjà là. »

Paul Pogba et le sélectionneur
Paul Pogba et le sélectionneur, lors de France – Nigeria du Mondial brésilien, le 30 juin 2014

Après les étapes équatorienne (0-0) et nigériane (2-0) bien négociées, un quart de finale légendaire se présente. L’éternelle Allemagne est au rendez-vous. Et quand Séville 1982 est évoqué, Didier Deschamps n’adhère pas : «Les joueurs n’étaient pas nés ! » Revenons au présent. Le boss veut du pragmatisme. « Entre l’Allemagne et nous, sur ces dernières années, il n’y a pas photo ! » Soudain défaitiste le Dédé ? «Je n’ai jamais dit que l’Allemagne était favorite. Mais je suis réaliste. » Une fois de plus, le directeur technique des Bleus l’a bien senti. L’expérience du très haut niveau des joueurs de la Nationalmannschaft fait la différence. Mats Hummels saute plus haut que le talentueux mais tout jeune Raphaël Varane. Hugo Lloris est lobé et jamais les Bleus ne parviendront à égaliser (0-1). Les larmes d’Antoine Griezmann sont poignantes, mais l’élimination est consommée.

Hugo Lloris ne peut rien face à la tête de Mats Hummels
Hugo Lloris ne peut rien face à la tête de Mats Hummels, la France est éliminée en quart de finale du Mondial 2014, le 4 juillet
Défaite contre l'Allemagne
Le sélectionneur tricolore sent que les Bleus vont sortir du Mondial brésilien

L'Euro 2016 en tête

«Il y a beaucoup de déception, de frustration, parce qu’on avait l’ambition de franchir ce tour, regrette après coup Deschamps, cet infaillible perfectionniste. (…) Il nous a manqué de l’efficacité et de la réussite. J’ai un groupe très jeune, qui a fait de très bonnes choses ici, au Brésil. Il ne faut pas oublier ce que l’on a fait…» Didier traverse l’Atlantique d’ouest en est avec un goût d’inachevé. Son contrat prolongé, lui n’a plus qu’une obsession. Avec l’expérience acquise sur le sol brésilien, son groupe peut relever le défi : remporter l’Euro 2016, organisé par la France.

Qualifiée d’office, l’équipe de France en est réduite à ne disputer que des matches amicaux durant deux ans. Pas l’idéal pour un compétiteur hors norme, comme l’est l’entraîneur venu du sud-ouest. Par sa volonté, les Bleus disposent d’un programme cinq étoiles pour préparer au mieux l’événement. Profitant de ces figures imposées, Didier lance dans le grand bain quelques nouvelles perles au fil des mois (Layvin Kurzawa, Kurt Zouma, Nabil Fekir, Paul-Georges Ntep, Anthony Martial et Kingsley Coman) et en relancent d'autres (Hatem Ben Arfa, André-Pierre Gignac, Lassana Diarra, …). L’heure est aux tests et, dans l’ensemble, les résultats restent cohérents.

Après les calamiteuses – mais classiques – sorties de juin (Belgique 3-4, Albanie 0-1), après une nouvelle piqûre de rappel du sélectionneur, les Bleus repartent de l’avant à l’automne. Un coup franc de Valbuena offre la victoire au Portugal (1-0), Blaise Matuidi régale contre la Serbie (2-1), Karim Benzema ne fait qu’une bouchée de l’Arménie (4-0) et Olivier Giroud se joue de la défense danoise (2-1), avant les retrouvailles avec l’Allemagne mi-novembre. Didier Deschamps n’évoque aucunement un quelconque esprit de revanche. D’autant que le début du stage est pollué par une affaire de "sextape"…

Karim Benzema & Didier Deschamps
Karim Benzema et Didier Deschamps, lors du quart de finale du Mondial 2014 contre l’Allemagne (1-0)

Savoir faire face

Le sélectionneur n’a retenu ni Karim Benzema, ni Mathieu Valbuena. Convoqués par la justice, les deux joueurs n’ont de toute façon plus le droit de se croiser. Irrité par ces nouveaux soubresauts, Deschamps botte en touche. Et puis, c’est le choc. En plein milieu de ce France-Allemagne pourtant bien négocié (2-0), des événements tragiques se déroulent à quelques encablures. Les attentats de Paris, mais aussi aux alentours du Stade de France, changent la donne.

Minute de silence à Wembley (2015-11-17)
Didier Deschamps et les Bleus observent une minute de silence à Wembley, en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre

Le sportif doit s’effacer, devient bien dérisoire et le sélectionneur, comme ses joueurs, n’ont plus le cœur à commenter leurs prestations. Voile pudique. L’humain prend le dessus. En toute logique. L’heure est au recueillement. Depuis Wembley, où le peuple anglais s’apprête à rendre hommage comme jamais au voisin français, Didier ne cache pas son émotion. Un rien gêné, mais en toute sincérité. « C’est dur de trouver les mots, concède un Deschamps marqué. Nous pensons tous aux victimes et à leurs familles qui sont dans la douleur et le resteront. » Dans une telle épreuve, et malgré une défaite anecdotique (0-2), le sélectionneur et ses hommes se sont définitivement soudés.

Le Stade de France, 18 ans après

Quatre mois plus tard, le sportif a repris le dessus, et ce, malgré les attentats qui ont cette fois touché Bruxelles. Non loin de là à Amsterdam et seulement trois jours après ce nouveau drame, les Bleus disputent le premier de leurs deux matches amicaux, avant l’annonce fatidique des joueurs sélectionnés pour l’Euro. Et que ce soit face aux Oranje (victoire 3-2), ou face à la Russie (4-2), Didier Deschamps est rassuré de pouvoir compter sur des attaquants en pleine forme.

C’est peut-être l’argument qui va finir de le convaincre au moment de se prononcer, avec le président de la FFF Noël Le Graët, sur le cas Benzema. Toujours soucieux de « prendre les meilleurs », le sélectionneur a cette fois fait une entorse à cette règle. La mise en examen du prolifique buteur du Real Madrid ne pouvait pas concorder avec l’image déjà tant écornée de l’équipe de France. Comme il l’a souvent fait tout au long de sa carrière, que ce soit en tant que joueur ou en tant qu’entraîneur, "DD" a favorisé le collectif avec un seul et unique objectif : gagner.

Didier Deschamps tourné vers l'avenir

Ce 10 juin 2016, le match d’ouverture de l’Euro France-Roumanie se déroulera au Stade de France, près de 18 ans après que Didier Deschamps, alors capitaine des Bleus, a soulevé la Coupe du monde. Après y avoir connu le plus grand moment de sa carrière en tant que joueur, vécu déjà une émotion intense en tant que sélectionneur lors des barrages face à l’Ukraine en 2013, puis un moment tragique en novembre dernier, Deschamps qui a la compétition dans le sang, entend bien marquer définitivement de son empreinte, le football tricolore.

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